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"Nous vivons des instants difficiles pour les libertés publiques, il faut garder la tête haute."
Bruce Springsteen
Washington, correspondance

On pouvait s'attendre au pire: Bruce Springsteen, flanqué du E Street Band, poussé par un tintamarre médiatique, en tournée aux Etats-Unis avec dans sa besace une dizaine de chansons dédiées au 11 septembre... Samedi soir, dans le grand stade MCI de Washington, en attendant le "Boss" parmi 20 000 quadras et quinquas en short et en extase, on se demandait comment le concert allait tourner. Depuis le 11 septembre, le patriotisme ne demande qu'une toute petite étincelle pour se manifester bruyamment. Heureusement, à 52 ans, Springsteen n'est plus un débutant, et son public, composé de vieux fidèles, le suit où il veut aller. S'il a besoin de silence, comme avant d'engager Empty Sky, une douloureuse ballade qu'il chante à deux voix avec sa femme Patti Scialffa, il lui suffit de le demander en souriant. Springsteen, chanteur patriote mais ancré à gauche, s'était déjà fait prendre avec Born in the USA, faussement interprété comme un chant à la gloire nationale. Il avait même dû, en 1984, pousser des grands cris pour empêcher Ronald Reagan de l'utiliser pour sa campagne.

Ne pas trop en faire. Les morceaux de son dernier album, The rising, ne font qu'évoquer par allégorie le 11 septembre, ou plutôt le 12 : You're Missing, Into the Fire, ou Empty sky disent la douleur du lendemain, l'amant disparu, l'oppression intime de l'absence. Et Springsteen, dans ses concerts (46 villes d'affilée), prend soin de ne pas trop en faire. Parmi les 25 chansons qu'il a enchaînées samedi, sans pratiquement s'arrêter, il n'en a commenté qu'une seule... Born in the USA, justement. Pour éviter le contresens : il s'en est pris à l'administration Bush : "...Nous vivons des instants difficiles pour les libertés publiques, il faut garder la tête haute et être très vigilant ici, quand on est né aux USA." Autre manière de se protéger des malentendus, Bruce Springsteen a glissé dans sa tournée une chanson controversée qui ne laisse aucun doute sur son engagement : American Skin (41 Shots), sur la mort d'Amadou Dialo, un Noir tué de 41 balles sur le pas de sa porte par la police de New York.

Energie. Le 11 septembre est pourtant là, au coeur du concert. Mais Springsteen insiste surtout sur le soulagement de la sortie du deuil. La tristesse des paroles est effacée par ses sauts de cabri et son sourire sur écrans géants. Dans My city in ruins, chanson écrite pour sa ville natale du New Jersey, Asbury Park, mais qui s'adapte désormais parfaitement à New York, le chanteur répète avec énergie "Come on, rise up !", et son allégresse se transmet au public. "Il parle de cicatrisation, jamais de vengeance. Il met de la force et de l'espoir dans chaque chanson", commente à la sortie Bob Grott, 45 ans, chef de chantier à Baltimore, qui porte un T-Shirt "Springsteen Tour 1975". Sa femme, Amy, également dans le bâtiment, également emballée : "Ses chansons ne sont jamais complètement tristes... Dès qu'elles le deviennent, bam ! Il repart plus haut. Tous les Américains devraient l'entendre. Mais, vous le savez, les Américains sont si stupides." Stupides ou pas, ils se sont rués sur le dernier Springsteen : plus de 525 000 exemplaires sont partis la première semaine, et le CD est en tête toutes catégories confondues.

Corde américaine. Un vers pourrait résumer les nouvelles chansons : "My heart is dark but it's rising" (mon coeur est sombre mais il s'élève). Sur cette dialectique des sentiments (deuil intime/espoir collectif), le chanteur joue sans cesse. Ce faisant, il touche une corde très américaine. Pour trouver les mots justes, Springsteen, au moment d'écrire, a parlé avec quelques veuves de disparus du World Trade Center. Il décrit le manque dans un mélange de paroles simples et touchantes - "Tasses à café sur le comptoir, vestes sur les chaises, journaux sur le seuil, mais tu n'es pas là" -, ponctuées de prières : "Que votre force nous donne de la force/Que votre foi nous donne de la foi/Que votre espoir nous donne de l'espoir/Que votre amour nous donne de l'amour", lance-t-il au pompier disparu. Et les rythmes de gospel nappent plusieurs chansons.

La religiosité n'est jamais loin. Mais c'est par la religion que les Américains ont amorti le choc de la tragédie. Pour accompagner cet évangile selon saint Boss, les neuf musiciens du E Street band sont parfaits : le violon de Soozie Tyrell (nouvelle venue dans le groupe), cinq voix différentes, quatre guitares, une mandoline, un banjo, un accordéon et même des cymbales pour les doigts de fée du saxophoniste Clarence Clemons, le musicien le plus applaudi du groupe.