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Destiné à panser les plaies de l'Amérique après les attentats du 11 septembre, The Rising évite les pièges du manichéisme. Mais montre un auteur peu inspiré et marquant.

Dans quelques semaines, c'est une avalanche de chansons commémoratives et de disques " inspirés " par les actes de terrorisme du 11 septembre qui va s'abattre sur les Etats-Unis et, par ricochets, sur l'Occident. Paru la semaine dernière, The Rising, album entièrement situé dans ce contexte post-traumatique, ouvre ce bal des bons sentiments. Par chance, il est signé Bruce Springsteen, rocker américain intègre, doublé d'un compositeur à forte carrure, suffisamment en tout cas pour se charger de cette tâche ingrate et périlleuse. Car, a priori, on pourrait craindre le pire de ce genre d'entreprise lacrymale si elle était confiée à un artiste de variété " moyen ", comme Bon Jovi ou Whitney Houston. Ce genre de sujet requiert en effet les services d'un équilibriste capable de trouver les mots justes et les bons remèdes.
Etalant sa compassion sans trop en faire, évitant la célébration revancharde de son pays, celui que ses compatriotes ont surnommé il y a longtemps le Boss se montre digne et humain. Cela constituera peut-être une surprise pour ceux qui n'ont jamais approché le personnage que de très loin, le figeant dans la posture patriotique et ridicule de Born in the USA, avec la bannière étoilée américaine en fond. Même à l'époque (le milieu des années quatre-vingt) de ce tube pompier dont la teneur restera mal comprise, Springsteen n'a jamais voulu devenir un porte-drapeau, plutôt un humble porte-parole. L'Amérique qui l'a motivé demeurera celle des petites gens et des villes perdues, une Amérique plutôt rurale pour qui le rêve américain restera sans doute éternellement un mirage. Et même si son train de vie a notablement changé depuis ses débuts, il y a plus de trente ans, Springsteen conserve une certaine légitimité à s'exprimer simplement au nom des autres.

Sur le fond, il se montre ici admirable : aucune haine ne vient habiter ses paroles, aucune vision manichéenne ne vient troubler sa démarche. Jamais il n'essaye de tirer de son auditoire des larmes faciles ou des conclusions hâtives. Avec pudeur, Springsteen évoque l'absence (You're Missing, Mais toi tu manques, en français) des êtres disparus et le désespoir des survivants abandonnés, mais aussi la nécessité de reconstruire (My City of Ruins, Ma ville en ruines), d'attendre de nouvelles journées ensoleillées, et même de s'en remettre à la providence (Countin' on a Miracle, Je compte sur un miracle). Le message possède assez de nuances pour ne pas s'embourber dans un patriotisme nauséeux. Au contraire, s'il parvient à panser en partie les plaies d'un pays foudroyé, c'est en examinant la situation par le prisme des sentiments.
Ainsi il a imaginé pour la chanson Worlds Apart (enregistrée avec des musiciens orientaux) une romance entre une jeune musulmane et un soldat américain. Si, selon les paroles, " sous la pluie bénie d'Allah ", un " monde sépare " les deux protagonistes, c'est un amour bien charnel qui leur permet d'oublier leurs différences, intelligemment, Springsteen a mis de côté la guerre de religion, le choc des cultures pour s'intéresser aux bouleversements endurés par les sans-grade, les anonymes. Malheureusement, toutes ces bonnes intentions n'ont pas permis à cette tentative d'élévation (Rising en anglais) de vraiment décoller. Pour dire vrai, on éprouve souvent l'impression que cet album a été enregistré rapidement, pour coller au plus près de l'actualité, sans recul ni beaucoup de réflexion.

Que Springsteen ait retrouvé pour l'occasion, après dix-huit ans de séparation en studio, le E-Street Band, sa vieille troupe d'accompagnateurs formée dans les années soixante-dix, n'a sans doute pas permis, non plus, de colmater les brèches de son inspiration. Lorsque brûlait chez le rocker la flamme du combat, ces musiciens l'ont certes servi avec vaillance. Mais quand en vieillissant il a préféré les ambiances tamisées et subtiles, il a dû laisser ces aimables bûcherons sur une aire d'autoroute pour s'engager presque seul sur des chemins moins balisés et bruyants (le très beau et intimiste Ghost of Tom Joad de 1996).
En 2002, le E-Street Band provoque encore moins d'étincelles qu'auparavant, " aidé " en cela par une production sonore qui semble réalisée avec des moufles tellement elle manque de finesse. Pour enfoncer le clou de la désillusion, le patron, lui aussi, a perdu sa flamme et une partie de sa plume.

Souvent décrit comme le fils naturel de Dylan, Springsteen a joué, dans le passé, d'autres rôles que celui du bon samaritain : le héros prolétaire (sorte de Robin des Bois du New Jersey), mais aussi le ménestrel moderne, héritier d'une tradition orale provenant du folk. · partir, notamment, de l'album Born to Run (1975), il a développé un art du récit court, des images aussi frappantes que poétiques. Cette oeuvre de conteur culminera avec Nebraska (1982), incroyable collection de nouvelles mises en musique, de portraits de désespérés qui tentent de survivre. Aucune chanson de The Rising ne pourrait ainsi égaler les récits habités de cet album acoustique et connaître le développement filmique d'un morceau comme Highway Patrolman. Ce portrait en une cinquantaine de lignes de deux frères placés chacun d'un côté de la loi inspira en effet le premier long métrage de l'acteur Sean Penn, Indian Runner. Il y a encore peu, en écoutant Springsteen, on tentait de décoder une Amérique presque mythologique, dépeinte avec précision et amour.
Sur The Rising, une phrase comme " sans toi je suis comme une majorette qui ne peut tenir le rythme " (Waitin' on a Sunny Day) peut amuser. D'autres, en revanche, ébahissent par leur banalité, leur facilité. Et l'enveloppe poético-mystique qui enrobe le tout n'assure pas plus de cohérence. Indéniablement, cette suite d'images dramatiques auraient davantage ému si elles avaient été plus incarnées, si les personnages avaient été moins falots. Seul, peut-être, le secouriste (ou pompier) de Nothing Man (Un homme de rien), sobre ballade, ne présente pas un relief de carton-pâte. Nul doute que des millions d'âmes meurtries trouveront du réconfort dans ces vignettes bienveillantes. L'amateur de musique risque, lui, d'être déçu : un beau geste n'inspire pas forcément un grand disque.