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La nostalgie guette fatalement les rockers vieillissants. A 61 ans, Bob Dylan fera samedi prochain le pèlerinage du Newport Folk Festival où, en 1965, il avait provoqué une onde de choc en se produisant pour la première fois avec un groupe de guitares électriques. Il n'y avait pas remis les pieds depuis.
Bruce Springsteen, de neuf ans son cadet, ne s'est jamais éloigné de son foyer d'inspiration, son New Jersey natal où il vit dans une ferme avec sa femme et partenaire sur scène Patti et leurs trois enfants, tout en ayant une maison en Californie. Mais jamais sans doute le " Boss " ne s'est senti plus proche de ses racines.
Non sans raison. Son nouvel album " The Rising " (en français, " le lever ", " l'ascension ", " le dépassement " ou " la révolte ", à chacun son interprétation) trouve une grande partie de sa source dans les attaques du 11 septembre. L'élégie aux victimes des tours jumelles, dont plus de 150 venaient du comté de Monmouth où résident les Springsteen, s'élève en un hymne à la survie. Mais du pont qui enjambe la rivière Monmouth, Bruce ne peut plus voir les tours du World Trade Center ; c'est tout son désarroi et sa colère qu'il chante dans le très beau " Empty Sky " (" le ciel vide ") en pensant à l'absente imaginaire qui n'est plus dans son lit : " Je veux un baiser de tes lèvres, un oeil pour un oeil... "
La chanson " My City of Ruins " semble avoir été prédestinée. Bruce l'avait écrite avant le 11 septembre et New York n'y était pour rien : c'est Asbury Park qui est l'objet d'un hommage inspiré, en l'occurrence, par un drame socio-économique. Car c'est dans un bar de cette station balnéaire laissée à l'abandon et envahie par les ghettos, le " Star Pony Club ", que le chantre des cols bleus a fait ses débuts. Et, nostalgie oblige, c'est à Asbury Park que Bruce Springsteen a tenu à donner le coup d'envoi de sa nouvelle tournée.
" S'il vous plaît, promenez-vous et passez le reste de la journée à Asbury Park ", a " ordonné " le " Boss " aux quelque trois mille privilégiés qui ont assisté à la générale, vendredi après-midi. Certes, la plage est belle, mais pour le reste... Asbury Park, c'est " la zone " d'Atlantic City, un peu plus au sud, si bien saisie par Louis Malle dans son film du même nom, les hôtels et casinos flamboyants en moins. Le " Convention Hall " (" salle des congrès ") est un vulgaire gymnase qui tombe en ruine. Mais il est assez beau pour Bruce.
Dehors, les fans qui n'avaient pas de billets, parce qu'ils ne faisaient pas partie des invités ou n'avaient pas gagné au concours organisé par les radios, faisaient la queue depuis 7 heures du matin dans l'espoir d'être " repêchés ", ce que leur accorde systématiquement le " service d'ordre " du " Boss " quand la place le permet. Parmi les chanceux, Amy Sternberg qui, avec " une trentaine d'années " avouées sans plus de précision, figurait parmi les plus jeunes, si l'on exclut les enfants qui accompagnaient leurs parents.
Amy est une " accro " de Springsteen, dont elle oublie le nombre exact de concerts auxquels elle a assisté : " dans les 80 ou les 90 ". Elle a tout fait pour voir la générale, même si elle a déjà ses billets pour les prochaines étapes de la tournée en août - à guichets fermés - au complexe sportif des Meadowlands dans le New Jersey et au Madison Square Garden à New York... sans parler de Las Vegas où elle a de la famille ! Elle s'est levée aux aurores et a pris le risque de faire en vain une centaine de kilomètres : " Bruce travaille beaucoup sur scène. Ses fans sont à son image. "
Et ils ne sont pas déçus. Car, à 52 ans, le " Boss " est au sommet de son art sans avoir rien perdu de son énergie ni de son plaisir. Et le plaisir, il l'a fait durer plus de deux heures et demie vendredi, avec une demi-douzaine de faux départs à la clé. Bruce s'est amusé, sillonnant la scène de son air chaloupé, celui si naturel d'un " pote " qui n'a pas besoin des gesticulations martiales d'un Mick Jagger.
Springsteen ne se donne pas en spectacle. Il passe un " bon moment " avec ses amis (" We are here to have a good time ", leur a-t-il lancé au début). La salle fait corps avec lui, presque littéralement, un bras levé en signe de rituel partagé par de vieux complices. D'une certaine façon, " The Rising ", dont la chanson éponyme a été reprise deux fois, au début et à la fin, est un appel à l'intimité, au dialogue que Bruce recherche sur des choses graves que tout le monde a vécues à l'unisson dans le sillage du 11 septembre.
L'album, qu'il a " testé " dans son intégralité, a été accueilli avec un mélange de curiosité et de ravissement, parfois dans une sorte de recueillement. Comment pouvait-il en être autrement, lorsque le très émouvant " Into the Fire ", sorte de prière pour les pompiers morts dans les tours, fut précédé d'une mélodie funèbre jouée à la cornemuse par le saxophoniste du groupe E Street Clarence Clemons... Ou quand le violon de Soozie Tyrell, dixième membre inhabituel de l'ensemble sur scène, fit écho à a mélancolie de " You're Missing " (" Tu manques à l'appel ") et de " Empty Sky " ?
Mais il y eut aussi du pur rock'n roll avec " Mary's Place " et " Waitin'on a Sunny Day ". Hors album, trois succès, qui n'avaient pas été inclus au programme de la précédente tournée avec l'E Street Band, ont fait leur réapparition : " Glory Days ", " My Hometown " et la version rock de " Born in the USA ". Amy Sternberg a retrouvé le Bruce Springsteen qu'elle connaît bien, mais découvert aussi un style nouveau, " plus solennel, plus grave et plus instrumental ", plus intime aussi quand le " Boss " à la guitare chante seul sans brailler, avec un accompagnement discret et des accents qui rappellent étrangement Bob Dylan, le pionnier du mariage folk-rock.
Amy a aussi admiré " le courage " de son idole qui a programmé " American Skin ", écrit à la mémoire d'un jeune Ghanéen de New York, mitraillé de plus de 40 balles par des flics qui le croyaient à tort porteur d'une arme. Or le New Jersey passe pour avoir une des polices les plus racistes du pays. Le " Boss " n'a pas raté l'occasion de faire passer le message. Qui aime bien châtie bien.