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"Sous la pluie bénie d'Allah, un monde nous sépare", dit-elle en substance - c'est d'ailleurs son titre : Worlds Apart. La chanson la plus accomplie de The Rising, le nouveau CD de Bruce Springsteen, censée conter les amours extrêmes d'un troupier américain et d'une musulmane ("Je cherche foi dans tes baisers, réconfort dans ton coeur/Je goûte la semence sur tes lèvres, je lèche tes cicatrices/Mais quand nos yeux se croisent, un monde nous sépare"), et gravée avec le concours de l'ensemble (tablas, harmonium, choeurs) d'Asif Ali Khan. Une espèce de compromis saisissant entre world-music et binaire col-bleu trampoline. Une réelle trouvaille. Qui, dans ce contexte précis, prend une tout autre dimension (et signification) que celle jadis imputée à la rencontre anecdotique du duo Unesco Sting-Cheb Mami, pionnier du genre. D'autant que Springsteen n'hésite pas à prôner ici le plaisir charnel comme remède au fanatisme religieux : "Oublions la vérité, nous la trouverons dans un baiser/Dans ta peau contre ma peau, dans nos coeurs à l'unisson."
Contrairement à ce que l'on pouvait attendre à quelques semaines de la célébration du premier anniversaire du 11 septembre 2001, The Rising n'est en effet pas un disque va-t-en-guerre, ni un brûlot revanchard et mobilisateur, comme l'Amérique profonde en a tant connu au moment de la guerre du Golfe. Mais plutôt une sorte d'album photo aux tons sépia, articulé autour du deuil et du sentiment de solitude insupportable découlant de celui-ci. "Le soir tombe et j'ai trop de place dans mon lit", confie ainsi You're Missing, tandis que dans Into the Fire Springsteen chante : "Tu m'as donné ton amour et laissé choir ton jeune corps/Dans l'escalier au coeur du feu", et que dans Waitin' on a Sunny Day, il ose un plus pittoresque : "Sans toi, je suis comme une majorette qui ne tient pas le rythme."

Mission

Mais les chansons sont des buvards, dit-on. Et, en dépit de la naïveté de certains textes ("Il y a le feu à la maison, le serpent est dans le pré"), nul doute que les rescapés et autres victimes, par extension, de l'attaque des tours jumelles de Manhattan se retrouveront sans peine dans le contenu de ce CD, conçu dans un seul but : rendre hommage à la mémoire des disparus du cataclysme. Une mission dont Springsteen s'est senti investi après, dit-il, qu'un fan audacieux l'eut interpellé, au volant de son pick-up truck, alors qu'il flemmardait le long d'une plage du New Jersey. "Hey Patron ! Nous avons besoin de toi !", aurait braillé le chauffard, toutes vitres baissées, dans la plus pure tradition des apostrophes murales inaugurées par l'Oncle Sam au début du siècle dernier. Springsteen a apparemment accusé le coup. "C'est vrai, ça fait aussi partie de mon boulot", aurait-il alors convenu, tandis que le véhicule importun s'éloignait. Ajoutant à l'adresse des proches qui l'accompagnaient : "C'est un honneur d'être présent à ce point dans la vie quotidienne du public."
Jusque-là, son rôle dans toute cette affaire s'était résumé à sa participation, au côté de l'ensemble du gratin du show-biz US, à ce Téléthon improvisé le 21 septembre dernier pendant lequel il avait interprété Into the Fire, hâtivement composé pour la circonstance, et aussi My City of Ruins, rossignol opportunément surgi d'un tiroir de son domicile de Monmouth County, à l'intitulé compatible avec le thème abordé. Ladite chanson conclut d'ailleurs le CD, dans une version soul- gospel plutôt convaincante.
Car, et c'est là l'une des surprises majeures de ce nouvel enregistrement de Springsteen, The Rising tient bien la route. Toutes les conditions étaient pourtant réunies pour que "The Boss" se plante une nouvelle fois en beauté : retrouvailles avec The E-Street Band au grand complet (Van Zandt, Lofgren, Tallent, Clemmons, Weinberg, etc.), combo de menuisiers à réputation tapageuse dont il s'était sagement débarrassé (en studio) dès 1984 ; comportement paranoïaque de son label phonographique, couvant l'objet comme s'il s'agissait d'un document classé secret-défense ; sujet pour le moins épineux, difficile à traiter de façon nuancée. Sans parler de la fâcheuse tendance du chanteur à vociférer dès qu'il aborde un domaine un peu douloureux et un micro.

Retenue

Rien de tout cela ici. Mais pas mal de retenue et beaucoup de dignité. Ce n'est pas Nebraska, bien sûr, mais ce n'est pas non plus Born in the USA, brûlot anti-establishement malencontreusement interprété en hymne impérialiste. A croire que la traversée du désert de Bruce Springsteen, tricard des charts depuis belle lurette, lui a été finalement profitable. Lui remémorant en tout cas les vertus de l'humilité. Qualité à laquelle il apparaît indispensable de souscrire dès lors qu'on aspire à décrire la vie des petites gens besogneux, matière première du répertoire springsteenien. Au point de séduire parfois jusqu'à l'ennemi présumé... A en croire la propre mère de Zacarias Moussaoui, Springsteen serait l'une des rock stars favorites de son fils, actuellement détenu aux Etats-Unis pour complicité supposée dans l'attentat du 11 septembre.