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Bruce Springsteen publie Tracks : 66 chansons, fruit de vingt-cinq ans de travail. Rencontre avec l'icône au moment où il annonce la reformation du mythique E Street Band, le groupe de ses débuts.

Le Boss est un bosseur. Depuis un quart de siècle, il enchaîne les concerts marathons où il n'hésite pas à mouiller le bandana quatre heures d'affilée. Ce qui ne l'empêche pas de se pointer à l'improviste pour soutenir des causes humanitaires (Amnesty International, les vétérans du Vietnam, les banques alimentaires, les Potes français...) ou sa bonne ville d'Asbury Park, en voie de désertification économique et culturelle. Pourtant, malgré des milliers d'heures passées en studio, celui qu'on a surnommé «le Rambo du rock» distillait ses disques avec une parcimonie qui confinait à la rétention: 11 albums en vingt-cinq ans. Avec Tracks, fruit de vingt-cinq ans de travail, il révèle la face cachée de l'iceberg: 4 CD, 66 chansons, dont 56 inédites qui sont tout sauf des fonds de tiroir. Avec même quelques petits chefs-d'œuvre qui auraient mérité de figurer d'emblée sur les tables de la loi springsteenienne.

Vous souvenez-vous du 5 mars 1972?
Laissez-moi réfléchir... La date de mon premier enregistrement, j'imagine?

Exact... Ce jour-là, vous avez enregistré les quatre chansons qui figurent en ouverture de Tracks: Mary Queen of Arkansas, It's so Hard to Be a Saint in the City, Growing Up et Does This Bus Stop at 82nd Street?...
Je me souviens. J'étais arrivé à New York en bus, avec en bandoulière une guitare sans étui empruntée à un copain. Je me sentais gauche et déplacé. Je suis d'abord allé chez Atlantic, où j'ai auditionné. Sans succès. Puis j'ai vu John Hammond chez Columbia. J'ai chanté dans son bureau, à la suite de quoi il a dit qu'il voulait me juger sur scène. Le soir même, je passais au Gas Light, un club de folk. Le lendemain, je me suis retrouvé en studio au milieu d'un tas de types très vieux, très sérieux, en costume-cravate. Au centre de la pièce, il y avait un micro et on m'a dit: «Vas-y, joue!» Ça leur a plu... et voilà!

Tout de suite, on vous a comparé à Bob Dylan...
J'étais flatté, c'était mon idole. Mais j'avais mon idée à moi. Et j'ai fait mon chemin, non?

A cette époque, qu'est-ce qui vous a influencé le plus?
Le Top 40 sur la radio que ma mère écoutait en sourdine le matin. On y passait toutes sortes de musiques, folk, rock, country, mais surtout beaucoup de soul, une musique qui marie la plus grande joie et la plus grande souffrance. La majeure partie de mes idées politiques et sociales viennent de ces matins-là.

La plupart des morceaux présents sur Tracks n'avaient jamais été publiés. Comment, au cours de votre carrière, avez-vous choisi ce qui devait rester dans les tiroirs?
Chaque fois que j'enregistrais une chanson, je pensais qu'elle figurerait sur l'album. Elle correspondait à quelque chose de précis que je voulais dire à ce moment-là. Et puis, je me retrouvais avec un matériel énorme. Vous savez, on travaillait parfois cinq jours par semaine pendant des mois. A la fin, il fallait bien choisir. Certaines chansons s'excluaient d'elles-mêmes, car elles ne correspondaient pas à l'esprit du disque. Ainsi, Born in The USA, dont vous entendez ici une version acoustique, devait figurer sur Nebraska. Pour comprendre mon travail, ces 66 titres sont indispensables. Pendant toutes ces années, on m'a demandé: «Mais qu'est-ce que tu fous enfermé des journées entières?» Et, quand l'album sortait, les gens se plaignaient: «C'est tout?» Eh bien, non, ce n'était pas tout! J'avais chaque fois la matière pour un double ou un triple. Mais je voulais que chaque disque soit parfait, cohérent, précis. Alors je laissais tomber tout ce qui n'allait pas dans ce sens. Tracks remplit les vides, révèle mes intentions profondes et fait le lien avec tout ce qui a déjà été publié.

Où trouvez-vous l'énergie et l'inspiration pour produire autant?
On me demande souvent comment je fais pour rester sur scène aussi longtemps, mais, en réalité, le problème pour moi, c'est d'arrêter! Quand vous avez la chance que votre musique ait autant d'impact sur les gens que la musique en a eu sur vous, il n'y a plus qu'une chose à faire: aller vers le public, dialoguer avec lui, lui donner le meilleur de vous-même. Je connais la douleur des gens qui tous les jours doivent trouver l'énergie d'aller travailler. Alors, quand j'ai réuni les membres du E Street Band, je leur ai dit: «On sera bons tous les soirs! Ces gens ont payé leur ticket. On n'a pas le droit de les décevoir!»

« Le rock agit de façon brutale, primaire sur l'individu. Le folk agit par la puissance des images »

Justement, vous allez reformer le E Street Band pour une tournée mondiale en 1999. Y aura-t-il un nouvel album entre-temps?
Je ne pense pas, même si je travaille à cela. Mais, s'il y en avait un, j'aimerais l'enregistrer avec le groupe. Dans l'immédiat, l'urgence est de répéter, car nous n'avons pas joué ensemble depuis dix ans et il y a plein de morceaux nouveaux qu'ils ne connaissent pas.

Y a-t-il beaucoup de chansons qui restent encore ensevelies dans vos archives?
Une bonne centaine, mais elles sont moins achevées que celles de Tracks. Certaines ne sont même pas finies. Vingt ans ont passé; il faudrait les reprendre entièrement. Il manque des chansons comme The Promise, Because the Night ou The Fever... C'est le reproche que m'adressent tous les fans! J'avais sélectionné The Fever, mais elle est trop longue, trop lente, et ça ralentissait le tempo de l'album. Mais je sortirai ces morceaux un jour...

De tous vos disques, quels sont ceux que vous préférez?
Nebraska et The Ghost of Tom Joad, mes deux albums acoustiques. C'est la pure distillation de ma musique. Quand j'ai enregistré Nebraska, en 1982, je croyais que ce serait une expérience unique, et puis il y a eu Tom Joad en 1995. Et il y en aura d'autres. Mon travail acoustique est complémentaire du reste. Le rock agit de façon brutale, primaire sur l'individu. Le folk agit par la puissance des images. Après la méprise de Born in The USA, que Reagan a récupéré en l'utilisant comme hymne pour sa campagne électorale de 1984, Tom Joad, consacré à l'Amérique des paumés, des exclus, a remis les pendules à l'heure... Il y a souvent eu incompréhension entre la musique populaire, qui possède une charge émotionnelle puissante, et les hommes politiques qui s'en emparent. Le comble du ridicule a été atteint quand le New Jersey a voulu faire de Born to Run l'hymne de l'Etat, alors que la chanson ne disait qu'une chose: «Tirez-vous de là!»

Votez-vous démocrate?
En tout cas, je ne vote pas républicain. Je tiens à faire la part entre le citoyen et le chanteur. Je veux bien soutenir des causes comme Amnesty International, mais je ne veux pas promouvoir des candidats à une élection, car on ne sait jamais ce qu'ils feront ensuite.

Vos chansons évoquent successivement le New Jersey, les Grandes Plaines, la Californie... Finalement, d'où êtes-vous?
Je suis un homme qui voyage. Je veux laisser une trace de ce que j'ai ressenti à 10, 20, 30, 40, et bientôt 50 ans.

L'une de vos chansons s'appelle Reason to believe. Quelles sont vos raisons personnelles de croire?
Le travail, la famille, l'amitié, l'amour, l'espoir... Il y a tant de vies qui passent à côté de tout ça. L'Amérique est pleine de gens qui se demandent seulement comment tenir jusqu'au lendemain, comment survivre...

Et la religion, la foi? Vous abordez rarement directement la question dans vos chansons...
Pas de façon dogmatique ni conventionnelle, mais je me place souvent d'un point de vue spirituel ou moral. L'album Nebraska tout entier, par exemple, est une parabole du paradis perdu. Comment réussirais-je à garder le contact avec le public si je ne possédais pas ces aspirations spirituelles? Je n'écris jamais d'un point de vue idéologique. Quand je m'assieds à ma table, je consigne ce qui sort de mon esprit. Ce sont des histoires de personnages que j'ai rencontrés, de paysages que j'ai traversés, de situations que j'ai vécues. Quand je saisis ma guitare, c'est toujours avec la même fièvre, le même mystère qu'au premier jour. C'est pour cela que mes chansons touchent les gens.

Vous avez trois enfants. Que souhaitez-vous leur transmettre?
J'essaie de les aider à faire leur chemin vers le monde, à trouver leur place d'une façon constructive et non pas destructrice, à être responsables.

Êtes-vous heureux?
Accompli est le mot exact.