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Présentation de Tracks, la carte 98 du tour d'Amérique organisé par Bruce Springsteen. Le parcours en quatre étapes est connu, il se fait cette année en mobylette et emprunte les départementales et chemins vicinaux plutôt que les habituelles highways.

Avec Tracks, coffret copieux de quatre CD et soixante-six titres, voilà une nouvelle invitation au voyage dans un pays que l'on commence à bien connaître, la Springsteenie. Mais ce coup-ci, au lieu de passer par le péage poussiéreux du New Jersey Turnpike et d'enquiller la longue Interstate qui relie New York à Los Angeles en passant par l'Ohio, le Nebraska et le Nouveau Mexique, on empruntera les routes nationales et les backroads, voire de vieilles pistes oubliées et même pas goudronnées. Le trajet sera quasi identique au premier, épousant le même territoire, les mêmes reliefs (avec sommets élevés et creux profonds) ­ simplement, le point de vue sera déplacé, les angles différents. Ainsi découvrira-t-on quelques lopins de terra incognita, alors qu'à d'autres moments on appréhendera des paysages familiers mais vus selon une nouvelle perspective.

Le premier volet de cette saga parallèle couvre les années 72 à 77 et correspond donc aux quatre premiers disques officiels (de Greetings from Asbury Park à Darkness on the edge of town), soit le printemps et l'été de Springsteen. On inaugure le voyage avec les auditions acoustiques de 72 données à John Hammond (le fameux recruteur de la Columbia, qui avait déjà repéré Billie Holiday et Bob Dylan), sessions que les détenteurs de certains pirates connaissent déjà. Un Springsteen juvénile et solitaire y brâme ses toutes premières fictions, celles qui aboutiront à Greetings from Asbury Park. Réduits à leur plus simple appareil et à leur durée essentielle (entre deux et trois minutes), ces Growing up ou It's hard to be a saint in the city exhalent ici au mieux leur essence mélodique et textuelle. Magnifique de nudité et de promesses au futur antérieur.

Ensuite, on passe à la période The Wild, the innocent & the E Street shuffle, et on se rend compte que Springsteen possédait là matière à un superbe double album. Ici encore, on se retrouve en pays de vieilles connaissances pirates, avec les lyriques et sinueux Santa Ana, Zero & blind Terry (qui s'appelaient auparavant Guns of kid Cole et Kid called Zero), mini-films qui valent bien Rosalita ou Incident on 52nd Street, ou encore l'emblématique Seaside bar song, hymne au boardwalk et à la scène des clubs d'Asbury Park, déjà repris il y a une quinzaine d'années par... Little Bob ! Ces morceaux-là respirent d'un souffle profond, sont longs en bouche et le Springsteen de ces années emprunte une ligne d'inspiration grand large, ample et généreuse, ivre d'espace et de liberté, celle des Dylan, Kerouac, Whitman. "Sail on sailor" : le petit mousse Bruce quitte son trou banlieusard, son néant prolétaire, sa mère au foyer et son père chauffeur de bus, il largue les amarres et hisse la grand-voile poétique pour tenter la grande aventure du rock'n'roll. C'est simple, c'est éternel, c'est beau.

On glisse ensuite vers la fin de ce premier volet, qui présente les sessions avec les potes des Asbury Jukes. C'est le temps du bon temps et des copains, quand Springsteen s'essayait à être les Crystals et les Ronettes à lui tout seul. Il n'y arrivait pas toujours complètement, ses ambitions de rock total et de cathédrale spectorienne ne donnaient parfois que de jolies répliques, des petites églises qui s'élevaient beaucoup moins haut, mais c'était quand même bien essayé : Rendez-vous, So young and so in love ou Give the girl a kiss fleurent bon leur romantisme adolescent et leurs fantasmes rhythm'n'blues sans prétention, mais n'atteignent pas la majesté de Born to run (ni celle de Be my baby, cela va sans dire). Si ces chansons agréables ne peuvent égaler les Ronettes, c'est aussi parce qu'un gars de 27 ans qui connaît son histoire du rock sur le bout des lèvres ne peut pas chanter des amourettes pop et produire le même effet qu'une fille de 18 ans qui sort à peine du lycée.

La deuxième étape du tour de Springsteenie nous emmène de 80 à 83, de The River à Nebraska ­ et ce sont déjà les flétrissures de l'automne, les premiers frimas de l'hiver qui apparaissent. On se rend compte ici que The River aurait pu être facilement un triple album, un monstrueux juke-box : Springsteen aligne ici les rocks sabre au clair, il débite des jumeaux binaires de Sherry darling, Jackson cage ou Cadillac ranch comme on enfile les perles d'un collier sans fin. On se retrouve dans un rêve rock permanent, une party éternelle où les sweet sixteen à queue de cheval et socquettes blanches ont toujours 16 ans, où les réserves de milk-shakes et d'ice-creams soda sont inépuisables, alors qu'un crépuscule en Technicolor ne tombe jamais et que c'est tous les jours samedi soir sous les auspices bienveillants des dieux Teppaz et Wurlitzer. Bien sûr, ce rêve rock est aussi un cliché, devenu aujourd'hui aussi désuet et figé dans l'imagerie que les poilus de Verdun. Ce qui fait de la majeure partie de ce second volet un disque plaisant mais en pilotage automatique, une enfilade très agréable à l'oreille (d'autant que le E Street Band est ici dans ses dispositions les plus véloces) mais pas décisive du tout.

Au milieu de cette rock'n'roll party bonasse, on aura remarqué le texte de Living on the edge of the world : le même, à quelques détails près, que celui d'Open all night, rockabilly décharné de l'album Nebraska. Comment l'histoire du prolo qui conduit son camion à travers les zones industrielles du New Jersey en écoutant les stations rock, comment cette même histoire aboutit-elle d'un côté à un rock exubérant et chargé d'optimisme, de l'autre à une complainte hantée et suicidaire de fin du monde ? Bel exemple de ce qu'on pourrait appeler "les variations Springsteen", ce processus par lequel le chanteur travaille ses chansons sur une certaine durée, esquisse un brouillon ici, le reprend des années plus tard dans un contexte totalement différent. Tracks, c'est aussi cette archéologie stimulante qui nous permet de voir les différentes couches sédimentaires d'une oeuvre.

Un parcours spéléo qui nous amène en fin du second volume vers quelques oeuvres d'importance, qui lestent ce second disque d'un peu de poids. On y découvrira une mouture différente de Stolen car ­ le chef-d'oeuvre fantôme de The River laissant ici place à un arrangement plus classiquement country, dans la veine de Point blank ­ et deux essentielles faces B de singles : Johnny bye bye, relecture hillbilly et atonale du Bye bye Johnny de Chuck Berry, et un Shut out the light pré-Born in the USA sur le désastreux retour au pays d'un appelé du Vietnam. Mais la cerise de ce second disque, c'est la version originale de la chanson Born in the USA, celle qui était prévue pour l'album Nebraska et que Springsteen avait retirée au dernier moment pour des raisons de cohérence thématique. Seul face à son magnéto 4-pistes, accompagné uniquement de sa guitare et de l'écho réverbéré par le vide de sa cuisine, Springsteen chuchote sa honte et sa douleur d'être né dans ces Etats-Unis-là, massacreurs de Vietnamiens et briseurs de jeunes prolos du cru. Le son est chiche, porteur de lointains échos white trash, croisant en pointillé le souvenir de Woody Guthrie et d'Hank Williams, avec rythme de freight train, frayeurs nocturnes et hululements à la lune : voilà la véritable version de Born in the USA, la seule, la vraie, celle qui rappelle que vers 82 Springsteen devait au moins autant à l'Alan Vega de Frankie teardrop qu'à Dylan ou Presley.

Pour les troisième et quatrième étapes du voyage, on nous pardonnera d'appuyer sur l'accélérateur et de couper court aux flâneries ou autres arrêts prolongés. Le troisième segment couvre les années 83 à 87, celles, riches et glorieuses, de Born in the USA et Tunnel of love. Sans surprise, Bruce y développe ce gros rock propre et net qui a tant ému les foules et qui nous a si peu touchés. Si le rocker millionnaire se sauve encore ici, c'est essentiellement par sa plume, encore très affûtée à l'occasion. Ainsi, les Frankie, Lion's den, Car wash ou Rockaway the days sont de ces inédits qui, sans révolutionner quoi que ce soit, méritaient incontestablement d'être publiés, parce que l'inspiration ne leur fait pas défaut. Et puis les chutes de Tunnel of love restent dignes, dans la teneur intimiste et mélodique de l'album.

Le quatrième disque est le volet franchement dispensable du lot, ce qui n'étonnera personne puisqu'il représente les années Human touch ­ ce grumeau FM inacceptable dans la discographie de Springsteen. A côté des quatre saisons qui précèdent, en voilà une cinquième dont on se serait volontiers passé, un été indien éclairé au rose écoeurant des studios ­ après Ford ou Nicholas Ray, Alan Parker donc. De ce rock aux hormones de croissance où le savoir-faire prend toute la place pour ne rien laisser à l'inspiration, de cette mélasse concoctée avec l'aide d'anciens membres de Toto, on ne gardera ici que le seul Loose change, pour sa mélodie et ses arrangements (à peu près) dépouillés.

Voilà. Un artiste majeur nous livre son jardin secret (vaste comme un parc), et c'est toujours passionnant, hauts et bas compris. C'est comme si on dénichait des nouvelles inédites d'Hemingway ou des séquences jamais vues de La Prisonnière du désert. Pour une comparaison plus près de l'os, on dira de ces Tracks que ce sont les basement tapes ou les bootlegs series de Bruce Springsteen. Et comme chez Dylan, on y trouvera autant de gemmes valant leur pesant de carat que de caillasses ordinaires. On n'y apprend rien de franchement neuf sur l'artiste, pas de révolution copernicienne, pas de réévaluation décisive ­ non, Springsteen n'avait enregistré ni des menuets pour clavecins et hautbois ni des symphonies pour marteaux-piqueurs et bpm. Le tableau de l'imaginaire springsteenien n'a pas changé de thème ou de couleurs : il est simplement devenu plus complet et plus précis. Ceux qui l'aiment prendront ce (freight) train.