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DISQUES | Working on a Dream, premier disque post Bush? Histoire d’une élection.

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Bruce Springsteen, porte-drapeaux (étoilé) du rêve américain: liberté, prospérité et hard work. The Boss croit en Barack Obama pour redonner au slogan ses lettres de noblesse.

«Travailler un rêve»! Working on a Dream contient dans son titre toute l’Amérique – et tout Bruce Springsteen! Plus qu’une star dans son pays: une icône. Le modèle de l’«honnête homme» américain qui, guitare au flanc et foules à ses pieds, partage avec l’épicier du coin ou l’ouvrier de l’usine Ford le souci du travail bien fait, d’une vie à taille humaine – même paradoxale pour un chanteur qui a vendu 120 millions d’albums depuis 1972! Springsteen, c’est le rêve américain dans sa noblesse comme dans son enflure: bosser dur pour réaliser l’espoir des pionniers, dans un pays de Cocagne où cohabitent la fleur et le flingue. Working on a Dream …

Alors on peut reprocher beaucoup de choses au «Boss» (à commencer par la pochette simplement immonde le présentant sous la lune) mais on ne trouvera nulle autre star de cette importance s’appliquant infatigablement à concilier sa démarche artistique et son sens des valeurs. Fondamentalement opposées à la politique de Bush! Le gosse du New Jersey s’est engagé tôt contre l’administration républicaine, après avoir offert The Rising (2002) aux victimes (new-yorkaises comme afghanes) du terrorisme. En 2004, il se joignait à la cohorte de musiciens soutenant le fat John Kerry, s’embarquant dans la tournée Vote for Change. Polémique, défaite de Kerry, contre-pub pour trop d’artistes pseudo-engagés: quatre ans plus tard, ils n’étaient plus aussi nombreux à battre le pavé en soutien à Barack Obama.

Springsteen, lui, a payé de sa personne. Il faut voir sur internet ces meetings d’octobre où The Boss, chemise à carreau, guitare semi-acoustique et harmonica à la bouche, joue seul au milieu d’une foule en apesanteur. Il ne la chauffe pas, ne l’excite en rien: à la façon des folksingers anciens (dont Woody Guthrie, son idole), il propose juste quelques chansons qu’il entrecoupe de petits speechs, expliquant pourquoi il fait confiance au candidat Obama. Quand ce dernier le rejoint sur scène dans un étonnant silence, c’est comme un vieux pote qui débarque, tout le contraire d’une starification tapageuse. Des instants de grâce, de sobriété ahurissants.

Pas surprenant, dès lors, que le nouvel album du chanteur, une année après son acclamé retour au rock avec Magic, déploie le ton qui est le sien: apaisé, lyrique, euphorisant. Working on a Dream a été composé en droite ligne de Magic – plusieurs morceaux étaient supposés figurer sur le disque, mais le producteur Brendan O’Brien a encouragé son «poulain» de 59 ans à garder du biscuit pour un nouvel opus à composer dans la foulée. What Love Can Do, «une chanson d’amour au temps de Bush» selon Springsteen, fut ainsi le premier jalon de quatorze titres documentant autant de mois que Bruce vécut dans l’élan d’une campagne électorale, spectateur et acteur. Cette humeur euphorique souvent naïve (la très badine, d’abord horripilante puis séduisante chanson-titre) fait le gros de l’album, avec ses mélodies glorieuses tout en chorus, ses batteries en cavalcade héroïque, ses pianos virevoltants — hommage au clavier historique Danny Federici décédé l’an passé, son fils joue sur plusieurs titres.

Mais, à l’image d’un album qui entrecroise des compositions longues et courtes (Outlaw Pete, en intro, fait 8 minutes), le chanteur et son E Street Band varient progressivement les tonalités et, dans ce tourbillon emphatique, glissent quelques perles moins mastoc. Ainsi de Good Eye, blues furieux que déglutit The Boss comme s’il collait Bush contre un mur de saloon et lui hurlait à la face, 182 secondes durant, son acrimonie. Tomorrow Never Knows séduit par sa simplicité acoustique et son tonus. Life Itself, parmi les meilleures chansons, entrecroise ses frises mélodiques pour dessiner une ambiance apaisante sans être sombre. Surprise, surprise renoue avec le pop song sous hélium. Ballade acoustique inspirée du Ghost of Tom Joad, The Wrestler n’a pas volé son titre de «meilleure chanson» aux récents Golden Globe pour le film du même nom.

Tout à sa joie, Bruce Springsteen démarre sur les chapeaux de roue, oublie de trier et rend un album en gros bonbon sucré, style «il y en a plus, je laisse quand même?» C’est la tournée du Boss et, franchement, ça ne se refuse pas. Pas son meilleur album, mais un disque qui fait du bien . Et qui prouve que les artistes majeurs, plutôt que leurs avocats et leurs responsables marketing, savent encore écouter leur envie.

Bruce Springsteen, Working on a Dream, Columbia (Sony-BMG). Sortie le 23 janvier.