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Vous vous demandez quels titres Bruce Springsteen a bien pu jouer en rappel de son concert de l'Entertainment Center de Sydney, Australie, le 21 mars 1985 ? Qui a repris du Springsteen sur scène entre le 12 juillet et le 12 décembre 1986 ? Qui a renoncé ? A combien d'exemplaires s'est vendu "Born in the USA" en Thaïlande ? Toutes choses distrayantes que votre magazine préféré ne pourra jamais vous révéler, faute de place et de temps - pour la conviction, ça va, merci. "Reason to believe", depuis plus d'un an seul lien régulier entre les fous du Boss de l'Hexagone, pourra étancher votre compréhensible soif.
Pas vraiment un fan-club, un peu plus qu'un fanzine, "Reason to believe" tient à jour (avec moult récapitulatifs pour les bleus) le carnet de route de la bête - y compris la galaxie Jersey : Southside Johnny, Little Steven etc. Ici, pas question de délirer sur la couleur des chaussettes de Clarence Clemons ou de reproduire la recette du hamburger aux oignons de Madame S. - comme son modèle, l'exégète de Bruce s'efforce de rester digne. Music first. Mieux, vigilant , il s'inquiète de la tournure que prend la springsteenmania - en France, déjà plus de 50 000 exemplaires du Live vendus. Multipliez vous-mêmes par cinq.
Au moment où, dans la foulée du tornadesque "Born in the USA", ce live achève de placer Springsteen aux côtés des trois mega-stars des eighties (Jackson, Prince et Madonna), il nous a paru judicieux de recueillir le son de cloches des grognards de la première heure. Marianne, instigatrice, historiographe, propagandiste et cheville ouvrière du clan, nous livre ses raisons de croire... et de douter. Edifiant.

Rock & Folk - Comment est né ce fanzine ?
Marianne Amar - L'idée est née pendant la tournée européenne de 1985. Dans les files d'attente, j'ai rencontré des gens qui achetaient des fanzines, anglais notamment. J'ai constaté que le seul pays européen où il n'y en avait pas était la France... excepté "Asbury News", en 81, mais il a rapidement disparu.
R & F - Etes-vous les seuls, en France ?
M.A. - Non, il y a aussi "Pink Cadillac", plus axé sur le côté traductions, paroles inédites, avec quelques nouvelles, mais je ne sais pas s'il continue encore...
R & F - Votre motivation était de quel ordre ?
M.A. - En fait, c'était surtout pour garder le contact avec les fans de Springsteen que j'avais rencontrés. C'était pas réfléchi au départ, on a trouvé marrant de le faire et on l'a fait. Eviter les malentendus, le faire mieux comprendre, c'est venu après.
R & F - Vous tirez à combien ?
M.A. - On en est à cent cinquante numéros vendus pour un tirage de deux cents, avec cent vingt abonnés réguliers.
R & F - C'est minime, par rapport au public potentiel.
M.A. - C'est minime, mais en même temps les fanzines anglais ou américains font à peine plus que nous - en proportion, s'entend. Prends l'anglais "Point Blank", créé en 80, un des mieux faits, il tire à quatre cents. Aux States, "Backstreets", le plus professionnel, connu dans le monde entier, c'est des dizaines de milliers, pas plus. Par rapport au marché français de Bruce, cent cinquante n'est pas un chiffre si ridicule.
R & F - Ça peut vouloir dire aussi que l'amateur moyen de Springsteen n'a pas fondamentalement une attitude de fan ?
M.A. - C'est surtout que les gens qui font les fanzines ont dans la tête une image de Springsteen qui ne correspond pas du tout à son énorme nouveau public. Nous, on se refuse à faire de la vente de cassettes, tee-shirts, posters, etc. On se prive d'un public, mais on préfère avoir moins de lecteurs et qu'il y ait une communauté.
R & F - Financièrement, cent cinquante lecteurs suffisent ?
M.A. - Ça suffit presque. On fait des trucs à côté. On a fait un recueil d'interviews, les paroles du second album, un annuaire du collectionneur. C'est surtout un investissement de temps, il faut trouver les bons endroits, les bons contacts, entretenir une correspondance énorme, entrer dans des circuits et s'y faire respecter.
R & F - Avez-vous un lecteur type ?
M.A. - Non, on a de tout. Peu d'adolescents, en fait la moyenne tourne autour de vingt ans. Surtout des étudiants, des agriculteurs ou des ouvriers, peu d'employés. De toutes les régions, surtout de l'est, avec un lectorat masculin à 70% !
R & F - D'où tenez-vous toutes ces infos sur lui ? Toutes ces anecdotes, ces bruits de couloirs avant tout le monde, c'est ahurissant.
M.A. - Ça fonctionne par étages. D'abord, toute la presse américaine. Ensuite, le fanzine US "Backstreets", très bien informé. Enfin, ce truc à Los Angeles, le fameux numéro de téléphone, Bruce Party Line : on appelle un numéro pour donner des infos et un autre pour les écouter. Toute personne qui croise Bruce ou qui a des tuyaux inédits peut appeler. Tout y est centralisé, c'est comme une agence de presse. Il est même probable que, sous couvert d'anonymat, des types de CBS lâchent des infos.

R & F - Mais tout le monde peut bidonner !
M.A. - Oui, mais ils vérifient soigneusement et sont dans l'ensemble très fiables... Tout ça, c'est pour le régulier, sinon on a aussi des contacts bien placés, des personnes physiques, on en a quatre ou cinq aux States et en Angleterre, comme un mec du Stone Pony (NDR : le club principal d'Asbury Park, ex-quartier général de Bruce où ce dernier fait encore quelques descentes) qui nous écrit quand il a le temps !
R & F - Combien y a-t-il de fanzines Springsteen recensés ?
M.A. - Au Monde ? Comme ça, de tête... entre dix et vingt aux USA et autant en Europe. Un ou deux en France, deux en Espagne et en Allemagne, trois en Italie, deux en Hollande, dont un énorme, enfin sept ou huit en Angleterre. Ici, on est un peu à la traîne !
R & F - Justement, le vôtre s'appelle "Reason to believe" - une raison de croire - c'est pas un peu trop religieux tout ça ?
M.A. - Non, pas du tout ! Méprise ! Ce qu'on voulait, c'était prendre un titre de "Nebraska" pour marquer le coup et se démarquer du raz-de-marée "Born in the USA". Comme "No surrender" était déjà pris, que "Atlantic City", à Cachan, faisait un peu ridicule et que j'étais la seule à vouloir "Johnny 99", on a opté, même si ça fait un peu pompeux, pour celui qui sonnait le mieux. Nous, en fait, on traduit pas... et comme tout le monde nous appelle RTB, comme Radio Télévision Belge, ça limite singulièrement !
R & F - Springsteen n'est donc pas votre seule raison de croire ?
M.A. - On veut plutôt essayer à travers lui de trouver des raisons de croire - mais qui ne sont pas lui.Prenez-le comme un modèle, pas comme une idole. On n'est pas un fan-club. Un fanzine, oui, même si l'expression est aussi peu satisfaisante, parce qu'on est effectivement "une publication faite par des fans", mais on n'a aucune dévotion. Le critiquer, c'est le respecter.

All those years

R & F - Si nous abordions ce Live... (NDR : Le Live officiel 1975/1985)
M.A. - Le son est excellent et la pochette superbe !
R & F - Pardon ? Est-ce à dire que le fan hard-core serait déçu ?
M.A. - En gros, c'est la déception. Il y en a très peu qui osent dire que c'est nul, mais personne n'est dupe...
R & F - Oui, mais déception par rapport à quoi ? Par rapport à celui dont vous rêviez, par rapport aux concerts, par rapport à des pirates qui lui seraient supérieurs ?
M.A. - Par rapport à tout ça... Sur les grands pirates live, la continuité du concert était respectée, déjà. Là, entendre au premier tiers deux chansons qui sont des clôtures de concerts, "Rosalita" et " Raise your hand", ça fait drôle ! Comme entendre "Merci L.A..." au bout de deux chansons ! Il n'y a aucune cohérence, tout y est déconstruit alors que ses shows sont des modèles de construction.
R & F - Mais tous les titres majeurs y sont...
M.A. - Oui, mais ça c'est personnel, ça ne se discute pas. Disons qu'il y a un consensus pour noter l'absence de "Jungleland", "Prove it all night" et "Point Blank". Mais c'est du détail, ce qui est plus gênant, ce sont les versions de certains titres... Attention, ce n'est pas une critique de fond, c'est une déception personnelle. C'est son choix, je constate.
R & F - Autrement dit, c'est lui qui te déçoit plus que le disque ?
M.A. - Absolument. Cette obstination à mettre une croix sur toute une partie de sa carière, ce reniement de tout ce qu'il a fait avant 1978 - on a les chansons, mais dans des versions tardives ! Il a aussi gommé tout ce qu'il y avait de plus noir en lui - "Atlantic City", "Point Blank". Prends la version de "Backstreets", qui est de L.A. en 78, elle est complètement remontée. A l'origine, elle n'était pas comme ça. Au milieu, il plaçait toujours une première mouture de "Sad eyes", un truc très noir. Ça a été coupé et remonté.

R & F - Rapidement, une liste de pirates à conseiller ?
M.A. - En premier lieu, "All those years", sorti en 85, un coffret de dix disques qui est exactement ce qu'on pouvait espérer : ça va de Steel Mill, les concerts de 71, jusqu'en 82. Ça, c'est le sommet, mais c'est dur à trouver. Sinon... "Live in the Promised Land", concert du Winterland de 78, très bon disque, très bon concert. N'importe quel pirate du Roxy 78, ou encore le quintuple de Tampa, 84...
R & F - Et tout ça enfonce joyeusement ce gros live officiel ?
M.A. - Ah oui, sans problème. C'est des vrais concerts. Tu le vois hésiter, tu entends le public rire, tu es dedans.

Bruce Landau

R & F - Au téléphone, tu m'as dit que c'était le premier disque de John Landau ? (NDR : John Landau, manager de Springsteen)
M.A. - On n'a pas d'infos précises, mais à l'évidence tout ça est bizarre. Tout le monde a poussé autour de lui, le groupe surtout, qui était en quasi-chômage technique. Lui, en plus, je maintiens qu'il ne doit pas se rendre compte de tout ce qu'il représente, il est à la limite le plus mal placé pour savoir ce qu'est le mythe Springsteen. Cette manière d'être à Paris le jour de la sortie du coffret aux USA, de faire donner des interviews par son manager ! C'est au moins le premier demi-disque de Landau, oui vu qu'ils ont tout fait ensemble. J'ai bien aimé aussi cette manière de dire de Landau : "Ce que NOUS faisons sur scène, NOS disques..." Bon, j'invente rien ! Comme ce concert à Leeds, le dernier de la tournée européenne, où Bruce au final s'est tourné vers les coulisses pour demander à Landau s'il pouvait en faire une autre ! Landau a dit "oui", il en fait une autre. Après Landau a dit "non" et il arrête. Je l'ai vu de mes yeux ! Il faut le dire ça.
R & F - Attends, le Boss ne serait pas son vrai patron ?
M.A. - Je ne pense pas qu'il se plie à des contingences, non, mais il a sûrement énormément confiance en quelques très proches amis. Comme il a sans doute plus confiance dans les choix de Landau que dans les siens, sans se plier à un ordre, il peut admettre des trucs. A l'évidence, il a l'air très détaché du Live, sans enthousiasme, comme s'il n'avait fait qu'accéder à une demande extérieure.

Youéssai

R & F - Comment réagissez-vous à son image falsifiée en France, celle du Rambo du rock US ? Ça vous agace ?
M.A. - C'est un problème pour tout le rock US, en fait. Mais lui, il incarne tellement l'Amérique qu'on lui attribue toutes ses tares. Il y a ce viel anti-américanisme français qui joue, à moins d'être de New York. C'est toujours le même cliché qui permet aux Européens de se sentir plus cultivés : l'Américain, c'est "le bon p'tit gars", un peu con. Le plouc, quoi. On ne rattachera jamais Bruce à la grande tradition américaine, celle de Steinbeck et Ford. Pas même à Dylan...
R & F - Le drapeau US sur la pochette, c'était un peu lourd, non ?
M.A. - Là-bas, tout le monde est patriote. Pour l'Europe, c'est sûr, c'était une erreur. Trop symbolique. Tu vois ce type tout en muscles qui lève le poing avec la bannière derrière, bon... Tout le monde n'a pas la curiosité d'aller voir les paroles, ça se comprend.
R & F - Tu as à convaincre un incroyant, tu lui dis quoi ?
M.A. - Rien. Celui qui n'aime pas, n'aime pas. Je peux répondre à des mensonges, aux types de "Libé", par exemple, si tant est que je prenne la peine de répondre à des trucs aussi méprisables, ou à un mec qui confond avec Reagan, ça oui. Sinon, si t'as pas accroché d'emblée...
R & F - Et si demain, il mourrait ?
M.A. - Je serais très triste pour lui, pour l'individu. Voilà. Je ne ferais pas le plan "le monde perd un grand créateur", parce que je n'y crois pas. Il a prononcé des mots qui étaient très importants pour moi à des moments importants de ma vie. Objectivement, j'ignore si c'est un grand créateur, mais subjectivement, il compte beaucoup.