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Des bonsoirs, Bruce Springsteen a eu l'occasion d'en adresser quelques-uns au cours de près de quarante années de carrière, que ce soit à New York, Los Angeles, Londres ou Paris. Mais jusqu'à ce jeudi 16 juillet le rocker américain ne l'avait encore jamais fait pour une petite commune du Finistère.

Dans sa bouche, Carhaix est devenu "caresse". Il a ensuite baragouiné quelques mots en breton puis épaté par sa connaissance du patrimoine musical local en prononçant Tri Martolod. Mais c'est American Land, un traditionnel à la gloire des immigrants d'Amérique, que cet homme au sang irlandais a interprétée avec violon, accordéon et rythme infernal de gigue celte.

Non content d'être le plus grand festival dans l'Hexagone, Les Vieilles Charrues ont franchi un pas supplémentaire dans la démesure puisque celui que l'on persiste à surnommer le "Boss" (même s'il abhorre cette marque de pouvoir) a ouvert la 18e édition du mastodonte finistérien.

C'est à l'évidence l'affiche la plus spectaculaire de l'été, celle qui monopolise l'information régionale (la photo du héros est en "une" des quotidiens locaux) et mobilise tous les superlatifs. Pour obtenir cette exclusivité nationale estivale, le cachet a été mirobolant (de l'ordre d'un million d'euros), le plus cher jamais versé par un festival français. Le prix à payer pour damer le pion à la capitale. Le magazine des Vieilles Charrues s'est fait un malin plaisir de rappeler que, depuis son premier concert français en 1981, Springsteen a chanté 21 fois sur 30 à Paris, ville où il pourrait toutefois venir cet automne.

L'heureuse surprise pour Les Vieilles Charrues a aussi été possible parce que le chanteur du New Jersey cherche à rompre avec la monotonie. Depuis qu'il a réuni, en 1999, ses vieux compères du E. Street Band, dispersés à la fin des années 1980, il a publié avec eux trois disques sympathiques mais inoffensifs, qu'on réécoute rarement : The Rising, Magic et Working on a Dream. C'est surtout à la scène qu'il défend sa réputation, un espace où il continue de dominer ses pairs grâce à un abattage physique ahurissant pour un presque sexagénaire (chemise trempée après deux minutes).

Raretés distillées aux fans

Malheureusement, la formule commence à tourner un peu en rond, qui consiste à mêler incontournables (Born to Run, Badlands, The River) et raretés distillées aux fans purs et durs. A Carhaix, ils ont été gratifiés d'une version ferroviaire plutôt emballante de Johnny 99 et, dans le même registre rockabilly, de I'm Goin' Down, un des meilleurs (et des moins illustres) titres de Born in the USA, son album best-seller. Comme les nouveautés sont réduites à la portion congrue, ses concerts actuels sont donc peu ou prou les mêmes que ceux d'il y a dix ans. Spectaculaires, généreux (deux heures trente), mais dénués d'inventivité.

Pour défricher de nouveaux territoires, Springsteen a décidé de partir à la découverte des festivals, un univers qui lui est pratiquement inconnu. L'enjeu pour lui n'est pas seulement ludique. Ce faisant, il se lance à la conquête de nouveaux fans et rajeunit son public. Ce qui permet de mettre à l'épreuve ce vieil adage : il y a ceux qui aiment Springsteen et ceux qui ne l'ont pas encore vu sur scène.

En toute logique, son répertoire est le plus fédérateur qui soit. A Carhaix ne manquaient que Born in the USA et Thunder Road pour compléter un programme de compilation. A entendre les réactions des plus jeunes, les novices étaient enthousiasmés. Le pari est donc gagné. Au risque de frustrer les autres, c'est-à-dire les anciens, et, parmi eux, la pire catégorie pour un chanteur, les ronchons. Ces pisse-froid n'auront pas manqué de relever que la sono laissait franchement à désirer (basse envahissante, Larsen fréquents) et que la caisse claire du batteur, Max Weinberg, fait toujours aussi mal aux oreilles.

Voeu exaucé

Ou encore que les deux réelles nouveautés de la tournée 2009 sont l'addition de deux choristes et les invitations faites à la progéniture des membres du E. Street Band de participer aux rappels.

Une inconnue a heureusement modifié les règles du rituel des pancartes, que les spectateurs tendent vers Springsteen pour réclamer une chanson en obtenant parfois gain de cause. Plutôt que d'inscrire son titre favori, l'ingénue a préféré s'autoproclamer "French Courtney Cox". Avant de devenir célèbre grâce au feuilleton "Friends", l'actrice américaine figurait en 1984 dans le clip de Dancing in the Dark. Elle jouait une spectatrice que Springsteen extrayait de la fosse et invitait à danser sur scène. Evidemment, le tube a été interprété, Springsteen a vu l'écriteau et exaucé le voeu de la demoiselle. Il s'est même laissé étreindre avant de porter l'élue dans ses bras en la raccompagnant.

Un grain de folie s'est alors introduit dans la belle mécanique avec cette version interminable et jubilatoire de Twist & Shout, le classique des Isley Brothers, allié au refrain de La Bamba. Dommage que le meilleur moment de la soirée ait été le dernier.

Carhaix (Finistère)