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Rock-Fort du succès de « The Rising », le « boss » ouvre à Paris sa tournée européenne.

Pendant sept ans, Bruce Springsteen a traversé une crise d'inspiration. Les retrouvailles en 1999 avec son groupe historique, le E Street Band (brutalement congédié dix ans auparavant), pour des concerts sympathiques mais nostalgiques n'ont pas contribué à la surmonter. Depuis, deux tours se sont effondrées à New York et le Boss s'est remis au boulot en livrant The Rising (la renaissance). Bruce, la mission? Entièrement consacré au 11 septembre, l'album a su éviter l'écueil du discours belliqueux pour évoquer sur un ton compassionnel et humaniste les destins brisés par cette journée. Le sujet a, hélas, fini par occulter l'essentiel, à savoir le résultat artistique: quatre à cinq chansons mémorables, guère plus. Springsteen a cependant reconstitué sa force de vente, érodée depuis les jours de gloire de Born in the USA, et vient d'accomplir un périple triomphal aux Etats-Unis. Le 14 octobre, le chanteur américain débutait au Palais omnisports de Paris-Bercy une mini-tournée européenne. Un concert unique, joué a guichets fermés.

C'est, sans surprise, la chanson The Rising, appel à se retrousser les manches après la catastrophe, qui ouvre le show. Onze des quatorze morceaux de l'album seront interprétés. Ces hymnes rock trouvent leur raison d'être dans la sueur du binaire, même desservis par la mélasse de la sonorisation. Le « patron », barbe poivre et sel de trois jours et tempes grisonnantes, y met du sien dans une débauche d'énergie qui fait vite oublier ses 53 ans. La scène est toujours son jardin.

Autour de lui, on retrouve toutes les faiblesses qui font le charme du E Street Band, aujourd'hui élargi à neuf membres. La frappe de bûcheron de Max Weinberg, la situation désormais humiliante de Clarence Clemons, prié d'emboucher son saxophone avec parcimonie et réduit la plupart du temps à jouer les figurants avec un tambourin, ou le piano décoratif de Roy Bittan. Pire, quatre guitares se superposent, emmenées par Steve Van Zandt, en congé de Sopranos (il joue Silvio Dante dans la série). Est-ce bien raisonnable? La plus intéressante, la slide du virtuose Nils Lofgren, de retrouve noyée dans le maelström avec le violon country et vigoureux de la nouvelle venue, Soozie Tyrell.

Entre énergie du désespoir et optimisme forcené, Springsteen construit donc tout son concert autour de son requiem pour le 11 septembre. Il faudra attendre une bonne demie heure et Waitin' on a sunny Day, une scie dooo-woop puérile mais efficace, pour que la joie revienne. Les titres du répertoire sont, eux, puisés exclusivement dans l'âge d'or du E Street Band. Autant dire qu'entre 1984 (Born in the USA) et The Rising, Springsteen ne se souvient de rien, délaissant aussi la noirceur de Nebraska, son chef d'œuvre. On sait que le chanteur a renoué avec ses racines en s'installant à nouveau dans le New Jersey après avoir voisiné avec la jet-set de Beverly Hills. Le show trouve finalement sa grandeur dans cet écart permanent entre douleur de l'actualité et exaltation des heures héroïques du passé. Entre le cauchemar et la vie rêvée, le recueillement et la pure jouissance du rock'n'roll, il trouve son équilibre.

Solder les comptes du passé

Pour agréger les vieilleries aux nouveautés, Springsteen, en bon catholique, a trouvé un dénominateur commun : la ferveur gospel, l'ivresse de la soul. La voix du rocker, hantée par le fantôme de Sam Cooke, s'est enrichie d'inflexions noires. Le E Street Band est convié à muer en chorale d'église baptiste; et c'est là que le bât souvent blesse (notes incertaines, dérapages incontrôlés). Cette orientation nouvelle produit des minutes pénibles-les roucoulades avec son épouse, Patti Scialfa, sur l'introduction d'Empty Sky, pourtant une des meilleures chansons de the Rising-plus souvent des moments de bonheur, lorsqu'il se lance seul au piano (une première) à l'assaut de My Hometown, harmonica au cou et gorge nouée.

La liturgie cède provisoirement le pas au strict hédonisme avec les rappels. Pour Dancing in the Dark, tout Bercy se lève sans que Monsieur Springsteen ne convie de jeune fille à danser, comme de par le passé. La gravité reprend ses droits avec My City of Ruins, à l'origine une chanson sur la crise industrielle dans le New Jersey, recyclée en hommage à New York la martyre. Puis avec Born in the USA, que Ronald Reagan avait tenté de récupérer. « J'ai écrit cette chanson sur la guerre du Vietnam, je la joue ce soir comme un symbole de paix »,annonce son auteur dans un français méritoire. Lors de sa dernière tournée, Springsteen l'avait interprétée seul à la guitare sèche, à la façon des bluesmen du Delta. Ce soir, elle a retrouvé toute sa puissance martiale. Sans doute une manière décomplexée de solder les comptes du passé.

Merci à Laure, Petrarchs girlfriend!