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Ebranlé par les événements du 11 septembre, Bruce Springsteen s'attache à faire jaillir l'espoir de l'horreur. Et il retrouve son statut de voix et de conscience d'une Amérique plus humaniste que belliqueuse.

Sur la route menant à l'endroit où vit Bruce Springsteen, un écriteau annonce «Décharge d'armes à feu interdite». C'est dans une ferme de 160 hectares à près d'une heure de Manhattan, dans le New Jersey, qu'il a élu domicile avec sa femme Patti Scialfa et ses trois enfants, Evan (13 ans), Jessica et Sam (8). «Nous avons eu de la chance, St-il au beau milieu d'un champ, contemplant ses terres. Je ne m'imagine pas vivre ailleurs.» Il boîte légèrement - les années passées à sauter de scène en scène ont laissé des traces - mais cela lui va bien, ou en tout cas à son personnage, cette démarche de cow-boy nous renvoyant l'image d'un héros western à la John Ford qu'il aime tant. A 52 ans, semble néanmoins particulièrement en forme, visage est hâlé, les cheveux se sont éclaircis, même si seuls les favoris ont blanchi. Une grosse croix montée sur une chaîne en argent orne son cou. Il n'y a guère que le débardeur dont il semble douter en vue de la séance photo prévue plus tard dans l'après-midi. «Je n'ai jamais été photographié en orange, lâche-t-il, et je ne veux pas bousiller cette banalité vestimentaire que je cultive depuis si longtemps ». En cette journée magnifique, Springsteen est en verve, Vous voulez une blague? Vendu ! (« Pourquoi les hommes donnent-ils un nom à leur sexe ? Parce qu’ils ne veulent pas qu'un inconnu prenne 90 % des décisions à leur place.»).

Ces derniers mois, il a consacré une grande partie son temps à des tâches pastorales, faisant passer sa ferme au biologique. Ainsi va la vie de Bruce Springsteen, gardant un œil sur son domaine, emmenant ses enfants sur les rivages du New Jersey, se réservant du temps pour des virées au volant de sa Corvette vintage bleue, pestant contre ce qu'il lit dans les journaux - à commencer par les malversations comptables de certaines grosses sociétés et le laisser-faire de l'administration américaine. Mais surtout, Springsteen revient au rock. Cela faisait un bail. Son dernier album studio, The Ghost Of Tom Joad, remonte à 1995. Pour son dernier bébé, The Rising, Springsteen renoue pour de bon avec l'E Street Band. Si la formation s'était retrouvée avant Tom Joad pour enregistrer trois titres inédits en vue d'une compilation en 1995, avant de s'embarquer pour une tournée de reformation triomphale quatre ans plus tard, The Rising est le premier véritable album du groupe depuis 1984 et Born In The USA.

BLUES ET GOSPEL

BSTout aussi significatif, The Rising est le premier album de Springsteen à être produit par quelqu'un d'extérieur au groupe, Brendan O'Brien, qui compte déjà à son tableau de chasse Pearl Jam ou Rage Against The Machine, entre autres. Résultat, tout fut bouclé en sept semaines et demie. The Rising est à plus d'un titre la réponse de Springsteen à la tragédie du 11 septembre. Et même s'il sait se montrer dépouillé - la chanson la plus poignante de l'album étant au final "Paradise", où Springsteen est seul -, The Rising nous renvoie au tout meilleur du Boss avec l'E Street Band, accentuant notamment les racines gospel du groupe. La chanson-titre et premier single est un résumé des sentiments qui courent sur la plupart des quatorze autres morceaux de l'album. Il part des impressions d'un pompier new-yorkais pénétrant dans l'une des tours en feu. Puis, comme sur plusieurs titres de l'album, Springsteen prend un virage inattendu, musicalement comme dans les textes, passant d'un couplet d'ouverture sombre - «Can't see nothin' in front offne/Can't see nothin' coming up behind » (« Je ne vois rien devant moi/Je ne vois rien qui vient derrière ») - à un refrain sanctifié et enjoué, image littérale d'un homme grimpant les marches d'un escalier enfumé qui prendrait ensuite des contours d'allégorie religieuse d'ascension. Comme l'album dans son ensemble, la chanson se sert des événements du 11 septembre comme d'un tremplin métaphorique. Les images d'élévation
-fumée grimpante, esprits qui s'élèvent, eaux qui montent, voire élévation d'ordre sexuel - reviennent dans plusieurs titres, offrant un formidable contrepoint à cette autre image, incrustée dans les consciences collectives, repassant sans fin sur les écrans TV, de chute, d'effondrement. Springsteen reconnaît volontiers l'aspect gospel de l'album, encore plus évident sur "Into The Fire", première chanson qu'il composa après le 11 septembre
-quelques jours à peine après la tragédie. «Quand nous avons attaqué ce morceau, tout est venu d'un seul coup, explique-t-il. Vous avez un premier couplet blues. Il commence à chanter. Sa voix est douce et rauque, avec ce même nasillement country que l'on retrouve sur la version enregistrée : "The sky is falling and streaked with blood/I heard you calling me" ("Le ciel se déchire, strié de sang/Je t'ai entendu m'appeler"). Il poursuit son explication: c'est du country- blues. Je double ma voix autour d'une guitare douze-cordes, donc quand vous entendez le début de ce truc, vous entendez un esprit du passé. Des mandolines. Des violons des Appalaches. Il se remet à chanter: "Then you disappeared into the dust, into the stairs " ("Puis tu as disparu dans la poussière, dans les escaliers"). Et, quand vient le refrain , c'est du gospel.L'harmonium arrive. C'est là où le truc s'élève, donne son sens au premier couplet et, je l'espère, à l'ensemble. Blues et gospel, toutes mes meilleures chansons reposent sur cette superposition. Sur un album comme Nebraska, on entend l'élément blues, mais le groupe tient plus de la chorale de messe dominicale. Nous avons pratiquement retrouvé ces éléments essentiels dès les trente premières secondes d'enregistrement de l'album. Quand la batterie arrive sur "Info The Fire", tout redescend et l'ensemble vient s'ancrer en terre. Gospel et blues.» Il lâche un de ses rires rauques et tonitruants.

En 1982, dans une maison distante d'à peine dix minutes de sa ferme, Springsteen enregistrait Nebraska, collection de ballades cinglantes et de fantômes conjurés. Puis viendra Born In The USA deux ans plus tard, le disque qui allait tout changer. Aussi tonitruant et grand public que son prédécesseur était sinistre et confidentiel, il devait s'en vendre dix millions d'exemplaires, engendrant sept hit-singles et plaçant Bruce au sommet du panthéon des pop-stars des années 80, représentant pour les cols bleus un équivalent de Michael Jackson ou Madonna. « Je n'ai jamais été satisfait de cet album, avoue aujourd'hui son auteur. J'ai eu vraiment beaucoup de mal avec lui et je n'ai jamais eu le sentiment d'en être venu à bout correctement. Mais ça n'a pas grand- chose à voir avec la façon dont les choses sont reçues, ou la façon qu'ont vos fans de l'entendre.»

"IL DOIT Y AVOIR UNE LUMIERE DANS LA MUSIQUE. OR, C'EST DE L'OBSCURITÉ QU'ELLE NAÎT."

Malgré, ou peut-être à cause de la déferlante Born In The USA, Springsteen sembla assez vite de moins en moins en phase avec culture de masse. Et il commençai lui-même à prendre ses distances avec les feux de l'actualité. Il devait dissoudre l'E Street en 1990 et les albums qui allaient suivre (Lucky Town et Human Touch sortis en 1992) attirèrent moins l’attention que leurs prédécesseurs. Vers 1995, c'est un Springsteen moustachu que l'on découvrait pour The Ghost Of Tom Joad, album solo dans la veine de Nebraska qui épousait la cause des travailleurs itinérants et autres personnages expropriés, et où il se muait chanteur folk mâtiné d'activiste. C'est aussi vers cette époque que Springsteen se demanda s'il n'avait pas perdu ce qu'il appelle sa « voix rock».

Nous sommes installés dans le salon d'une maison coloniale pleine de coins et de recoins, où compose et enregistre à l'occasion. Le maître des lieux s'est installé dans un fauteuil en bois manifestement peu confortable. Ses rires sont bruyants et fréquents, même si, lorsqu'il parle, il vous regarde rarement dans les yeux, fixant du regard l'espace environnant tandis que sa réflexion se forme. Il dit avoir eu le sentiment de retrouver sa voix rock lors de répétitions avec le groupe à Asbury Park, alors qu'il écrivait une nouvelle chanson, "Land Of Hope And Dreams". Ce morceau et "American Skin (41 Shots)" - inspiré par la mort d'Amadou Diallo, immigré africain inoffensif descendu par des policiers new- yorkais - se sont retrouvés sur la tournée et l'album live qui allaient suivre. C'est à ce moment précis que Springsteen sut qu'il voulait refaire un album avec le groupe. Mais le contexte du projet changea à nouveau après le 11 septembre. Dans les heures et les jours qui suivirent l'attentat, Springsteen, comme bon nombre d'Américains, était rivé à son écran TV. Ce premier jour, il prit sa voiture pour se rendre sur un pont proche de chez lui qui offrait un parfait point de vue sur les tours jumelles. Ses enfants voulaient savoir si un avion pouvait s'écraser sur leur école. Il emmena toute sa famille à l'église, qu'il fréquente rarement. «C'était bondé, se remémore-t-il. Mais j'ai trouvé fa très fort. Les gens voulaient juste se retrouver entourés pour partager des sentiments de foi, d'espoir et l'amour ».

Bruce dit ne pas se souvenir d'avoir écouté beaucoup de musique dans les jours qui suivirent - même si, comme souvent au cours de son existence, c'est dans la sienne qu'il trouva refuge. «J'ai pris une guitare, poursuit-il. C'est ma bouée de sauvetage.» Tout s'éclaircit dix jours plus tard lorsqu'il fut invité à ouvrir un concert de soutien au September Fund. Bruce composa rapidement deux chansons, "Into The Fire" et "You're Missing", mais aucune ne fut terminée à temps. Jon Landau, son manager de longue date et l'un de ses plus proches amis, lui proposa alors de jouer "My City Of Ruins", écrite un an plus tôt pour un concert de Noël. Springsteen y voit « une sorte de prière » pour sa ville d'origine, Asbury Park, qui a traversé une longue période de misère économique.

«Après cette performance, quand je commençais à composer une chanson, tout ce que j'écrivais restait dans ce même contexte émotionnel, poursuit- il. La musique se doit d'être physique, et il doit y avoir en elle une lumière. Je me devais de trouver cette lumière, le plus sincèrement possible. Or, c'est Je l'obscurité qu'elle naît.» La surprise ne fut que plus grande de constater que l'un des guides de Springsteen à travers cette obscurité se trouve être quelqu'un de l'extérieur, en l'occurrence Brendan O'Brien. Au moment de The Rising, Bruce se sentit un peu nerveux et sut qu'il avait besoin d'évoluer. «Le son des albums change tous les cinq ans, concède-t- il. Idem pour les techniques, les amplis. Mes capacités de production n'étaient plus assez actuelles.» «La plus grosse différence dans la conception de cet album est que c'est la première fois que Bruce a écrit un certain nombre de chansons, qu'on les a enregistrées et qu'il les a sorties», explique "Miami" Steve Van Zandt, alias Little Steven, son guitariste. Je pense que c'est pourquoi ce disque est aussi cohérent.» «Lorsque nous sommes descendus en Géorgie pour enregistrer, nous avons commencé par "Into The Fire", se souvient Springsteen. Nous l'avons répété peut-être trois fois et Brendan a dit "OK, c'est bon, on y va". Et quand il nous l'a fait écouter, j'ai perçu quelque chose que je n'avais jamais entendu : la façon dont nous sonnions, désormais. Et je me suis dit "Bon, voilà ce que nous devons faire. Si quelqu'un a tous nos disques, je veux être sûr qu'il soit surpris par celui-ci." Pour des gars qui enregistrent depuis longtemps, c'est important.»

S'il a habité plusieurs années à Los Angeles, Springsteen a toujours semblé plus à l'aise sur sa terre natale. En dehors de ses préoccupations "fermières", son grand projet local a été le renouveau d'Asbury Park, ville côtière où il vécut au début des années 70. C'est au désormais légendaire Stone Pony qu'il donna nombre de ses premiers concerts, et il n'a eu de cesse de s'impliquer dans la relève économique de la ville, organisant des shows de charité et demeurant très actif sur la scène locale. Aujourd'hui encore, il est évident qu'Asbury Park a bien besoin que l'on s'occupe d'elle. Pourtant, à cause peut-être de ce passé enfoui qui semble partout resurgir, l'endroit conserve quelque chose de magique. Les planches - et leur bois gris patiné - sont bordées par d'anciens palaces art déco. Au sud, le vieux casino ressemble à un nid d'abeilles desséché, avec ses fenêtres brisées et son intérieur éventré. A l'autre extrémité se dresse le somptueux Asbury Park Convention Hall, délabré mais toujours fonctionnel. Ces dernières années, il a surtout servi de local de répétitions pour Springsteen et ses hommes. «C'est là que j'ai vu mon premier concert, se souvient Bruce, débarquant pour la répétition en jeans et T-shirt noir, un sac à dos bourré de partitions jeté sur l'épaule. Il y avait les Who, avant qu'ils soient connus, Herman's Hermits et les Blues Magoos. Personne ne savait que les Who allaient détruire leurs instruments. Je devais avoir quinze ans. C'est encore là que j'ai vu Janis Joplin et les Doors, pour leur première venue ici.»

SERVICE PUBLIC

Soudain, l'un des groupes les plus soudés et infatigables de ces vingt-cinq dernières années entame son set. Ils commencent par "The Rising". En concert, les nouvelles chansons prennent une ampleur et une force nouvelles qui ne font que souligner le niveau de retenue sur l'album, ainsi que le nombre d'images récurrentes au fur et à mesure que défilent les titres. Fumée, feu, obscurité... Tout revient comme un boomerang, avec un petit côté mystique indéniable. Mais d'autres mots reviennent tout autant: toucher, peau, étreintes, baisers... Il suffit souvent de modifier un ou deux mots pour transformer la meilleure chanson gospel en grande chanson d'amour - et souvent des chansons d'amour plutôt salaces. Il n'y a qu'à remplacer le mot Dieu par my baby. De la même façon, les chansons de Springsteen sur The Rising sont assez suggestives. Le titre d'ouverture, "Lonesome Day", fonctionne ainsi parfaitement comme une chanson de rupture. Deux heures plus tard, le groupe se retire dans les loges pour dîner. Bruce confie, de but en blanc : «Tu sais que mes gosses fondaient en larmes à chaque fois qu'ils voyaient Steve Van Zandt.» Patti s'esclaffe : «Tu ne pouvais plus attendre pour la placer, celle-là ! C'était encore des bébés. Elle hausse les épaules. Et il avait l'air d'un pirate.» Il est bientôt temps de remonter sur scène. Il ne faudra que quelques titres avant que ne surgisse le moment le plus poignant, lorsque Springsteen s'installe au piano pour jouer "My City Of Ruins", le groupe se faisant silencieux derrière lui. Bruce se souvient encore du moment où il réalisa qu'il devait faire cet album. C'était quelques jours après le 11 septembre, alors qu'il quittait la plage. Un homme passa près de lui, baissa sa vitre et hurla : « On a besoin de toi!». Il remonta alors sa vitre et s'éloigna. «Je me suis dit, bon, j'ai probablement fait partie de la vie de ce type à un moment et les gens aiment retrouver ceux qu'ils connaissent, se retrouver autour de choses familières. Il avait peut-être besoin que je sois là à cet instant précis. Ce groupe est né pour être présent dans les moments critiques, apporter un soutien, c'est du moins ce que je veux croire. La chose la plus fondamentale que j'entends constamment de la part de fans, c'est "Tu m'as aidé à m'en sortir". Bruce rit tout bas une fois encore. Et j'ai souvent envie de leur dire en retour: "Ben, vous savez, c'est aussi pas mal grâce à vous que je m'en suis sorti!"» Il se remet à rire, beaucoup plus fort cette fois.

Merci à Philippe!