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Quand le Boss (Jann Wenner, fondateur de Rolling Stone) reprend du service pour interviewer The Boss (from New Jersey), c'est que l'heure est grave ! La tournée Vote For Change, qui a démarré début octobre aux USA, s'est assigné la mission d'influer sur le vote des Américains indécis, pour débarrasser le pays de l'administration Bush. Bruce Springsteen en est le porte-parole.

Pensez-vous que cette tournée Vote For Change est faite pour convaincre les électeurs indécis, ou plutôt pour rassembler l'énergie de ceux qui ont déjà pris leur décision ?
J'ai toujours pensé que la tâche du musicien était de fournir une source alternative d'informations, un lieu de rassemblement social et spirituel où l'on se rend pour vivre une expérience commune. C'est ainsi que je l'ai ressenti en grandissant. Je ne sais pas si quelqu'un va se précipiter sur scène pour hurler "je suis sauvé" ou "j'ai changé d'avis", mais je vais faire de mon mieux.

En pratique, quel travail accomplissez- vous?
Tout d'abord, nous avons regroupé de nombreux musiciens : Dave Matthews, The Dixie Chicks, Pearl Jam, R.E.M., John Fogerty, James Taylor et bien d'autres, qui se sont ralliés pour le changement. Je pense que ces concerts seront une expérience très dynamique pour tous ceux qui viendront. Bien sûr, j'ai aussi rencontré quelques personnes qui m'ont très gentiment dit qu'elles ne viendraient pas... Les fonds récoltés pendant ces concerts sont destinés à soutenir l'action de l'association America Coming Together, dont la mission consiste à éduquer les électeurs, aller sur place les mobiliser, faire du porte-à-porte, les aider à se rendre aux urnes. C'est ce combat sur le terrain qui va véritablement nous rapporter les voix progressistes. C'est probablement l'effet le plus important de cette tournée.

Pourquoi vous êtes-vous tenu si longtemps à l'écart du militantisme politique?
Je n'ai pas grandi dans un foyer très politisé. Autour de moi, il n'y avait que ma mère qui parlait de politique. Un jour, après l'école, quelqu'un m'a demandé si j'étais républicain ou démocrate. Alors j'ai demandé à ma mère : « On est quoi, nous ?» et elle m'a répondu : « Nous sommes démocrates, parce que les démocrates défendent les travailleurs. » Ce sont les années 60 qui m'ont politisé, comme la plupart des gens de ma génération. Je me rappelle avoir organisé un concert pour aider les gens à prendre un bus pour Washington, où avait lieu une manifestation contre la guerre. Je devais avoir un peu moins de 20 ans.
Mais je veux rester avant tout une voix indépendante pour le public qui vient assister à mes spectacles. Nous avons essayé, au fil du temps, de nous bâtir une crédibilité vraiment solide, pour que les gens soient réceptifs quand nous décidons de prendre position. Le fait de ne pas être particulièrement partisan participe à mes efforts pour continuer à faire réfléchir mes fans, dans leur vie quotidienne. Dans mon activisme, jusqu’'ici, je préférais agir comme un militant de base, qui défend un certain nombre d'idéaux : les droits civiques, la justice économique, la démocratie, une politique étrangère saine... C'est dans cette position que je me sentais le plus à l'aise.

Le fait d'éviter de soutenir quelqu’un vous a-t-il rendu plus crédible?
Ça donne des difficultés à ceux qui veulent vous marginaliser ou vous étiqueter. Prendre une position définitive, pour ces élections, a probablement redéfini les limites du travail que je fais depuis des années. En gros, notre groupe s'était positionné à un point que je considère comme le centre. Donc, quand j'écrivais une chanson polémique comme "American Skin", on ne me discréditait pas facilement, parce que les gens savaient que ma voix était mesurée. Cette position est intéressante et je ne veux pas la perdre. Mais dernièrement, nous avons dérivé loin de ce centre, et il faut que je fasse très attention aux positions que je prends en ce moment.

En évitant scrupuleusement toute utilisation commerciale de votre musique, vous vous êtes bâti une réputation d'intégrité et de moralité. Vous devez être conscient du potentiel que cela représente.
J'ai essayé de me bâtir une réputation de profondeur ; c'est essentiellement pour ça que je me suis battu. J'ai pris au sérieux les sujets et les gens dont parlent mes chansons. J'ai voulu être divertissant, tout en conservant cet aspect réfléchi.

AFFAIRES PUBLIQUES

A présent, vous demandez à votre public de réfléchir davantage à vos chansons, d'explorer leurs autres messages.
Il y a toujours une partie de vos fans qui fait une sorte d'écoute sélective. C'est comme ça que les gens se servent de la pop music, et c'est en partie comme ça qu'elle marche. Mais en l'occurrence, il y a eu une redéfinition, un accroissement des sujets sur lesquels je suis susceptible d'écrire et de prendre position. A mon avis, une image plus complexe de ce que vous êtes en tant qu'artiste et de ce qu'est votre public émerge. Je cite souvent l'exemple de John Wayne, dont j'ai été un énorme fan toute ma vie, sans aimer ses idées politiques. J'ai dû faire une place à tous ces différents fragments de ce qu'il était. Je retire beaucoup d'inspiration et de méditation de son travail.
Votre public s'investit énormément pour vous, et cet investissement est très personnel. D'une certaine manière, il n'y a rien de plus personnel que la musique qu'on écoute. Ma propre expérience me montre à quel point on s'identifie à la personne qui chante, comme si l'on était en relation avec elle. Vous laissez votre empreinte digitale sur l'imagination des autres. C'est très, très intime. Quand quelque chose vient briser le miroir, ça peut être très dur pour ceux à qui vous avez demandé cette identification.
Les musiciens vivent dans le domaine du symbolique. A bien des égards, c'est à travers les symboles que vous vivez et que vous mourez. Vous intervenez au poste de pilotage, dans l'imagination de votre public. C'est une relation compliquée. Et vous devez lui demander d'accueillir encore plus de complexité : des centres d'intérêts élargis et une communication plus honnête. Le public et l'artiste ont une relation fructueuse, tant que vous pouvez les regarder et vous reconnaître en eux, et qu'ils peuvent vous regarder et se reconnaître. Ce n'est pas une mince affaire, mais c'est ce qui se passe. Quand ce lien est brisé, par vos croyances personnelles, vos idées personnelles ou vos agissements, les gens peuvent se mettre en colère. C'est aussi simple que ça. Vous demandez aux membres de votre public une relation plus vaste et plus complexe que celle que vous avez pu avoir avec eux jusqu'ici.

De toute évidence, l'idée d'une communion plus poussée avec votre public vous trotte depuis un moment dans la tête. Qu'est-ce qui vous a décidé à franchir le pas?
Quand nous avons envahi l'Irak, j'ai su que je m'impliquerais dans les élections. Je me suis mis en colère. Chaque nuit, j'ai consacré trois minutes à ce que j'appelle mes "annonces d'intérêt général". Nous en avons parlé presque tous les soirs pendant notre tournée d'été.
Je pense que les membres de l'administration Bush nous ont trompés. Je pense qu'ils ont été fondamentalement malhonnêtes, qu'ils ont effrayé et manipulé les Américains, dans le but de faire la guerre. Comme on dit : « La première victime de la guerre est la vérité. » Je pense que la doctrine de "guerre préventive" de Bush rend dangereuse notre politique étrangère. Et je ne crois pas qu'elle ait amélioré la sécurité en Amérique. Regardez ce qui se passe en ce moment : nous nous enfermons dans ce qui ressemble épouvantablement à une vietnamisation de la guerre d'Irak. Selon John McCain (sénateur républicain d'Arizona - ndlt), cela peut durer dix ou vingt ans, et selon John Kerry, quatre ans. Combien des meilleurs éléments de notre jeunesse vont encore mourir, d'ici-là? Et pour quelle raison, exactement ?
Au départ, je comptais prendre ma guitare acoustique, aller jouer dans quelques salles, trouver des associations avec qui collaborer et leur donner un coup de main. Je voulais prêter ma voix pour changer l'administration et le gouvernement du pays. Rester à l'écart serait revenu à trahir les idées contenues depuis longtemps dans mon écriture. Ne pas m'impliquer, m'enfermer dans mon silence et, d'une certaine manière, jouer les effarouchés, ce n'était plus possible. J'ai pensé que nous avions affaire à un moment clairement historique.

Donc, vous n'avez pas eu le moindre doute sur la meilleure chose à faire ?
C'est quelque chose qui est longtemps resté en gestation. Et vu la façon dont les événements ont tourné, à l'approche des élections, c'est devenu encore plus clair. Je ne veux pas observer la dégénérescence de ce pays en oligarchie, ni assister à l'accroissement des inégalités, ni voir un million de personnes tomber encore sous le seuil de pauvreté cette année. Mon choix s'explique par toutes ces choses, qui constituent le filigrane d'une énorme partie de ma musique, et par le fait de voir le pays virer si rapidement à droite, bien plus à droite que ; ce que le président promettait dans sa campagne... Quels que puissent être mes doutes sur mon implication, ces problèmes restent entiers !

Jusqu'à quel point suivez-vous cette campagne?
Je pense que le Sénateur Kerry, pendant longtemps, ne s'est pas trop éloigné de son terrain ; ça fait partie de son style. Malgré tout, la présidentielle, c'est un peu comme un championnat de poids lourds : il faut aller chercher la victoire. Il a un style volontairement lent qui ne fait pas de lui un candidat très exaltant, mais qui pourrait donner un très bon président. Bien sûr, avant tout, il faut y arriver !
L'un des aspects les plus dérangeants de cette élection, c'est la machinerie qui fait sonner les mensonges comme des vérités, et les vérités comme des mensonges. Cette machinerie du marketing est devenue très puissante. Le Sénateur Kerry doit faire en sorte que les gens voient l'homme caché derrière le voile. Il doit prendre le risque de dévoiler toutes les supercheries du gouvernement. Ce n'est qu'un château de cartes, qui tient debout grâce à des jeux de miroirs. La bonne nouvelle, pour Kerry, c'est qu'il a les faits pour lui. La mauvaise nouvelle, c'est que dans le climat actuel, ça peut très bien n'avoir aucune importance. A lui de montrer à quel point ça compte.

PRESSE IMMORALE

Que pensez-vous de la manière dont la presse couvre et mène la campagne?
La presse a laissé tomber le pays. Elle a adopté une attitude très immorale. Les nouvelles les plus importantes en sont réduites à une présentation simpliste du type : un camp dit ceci et l'autre dit cela. Fox News (réseau câblé de Rupert Murdoch, principal soutien financier et idéologique de la droite américaine - ndlt) et la droite républicaine ont intimidé la presse. Elle s'est réfugiée derrière une incroyable bonne conscience et, pour paraître objective, s'enferme dans une logique qui la pousse à abandonner une part de ses responsabilités et de son pouvoir légitime.
La presse libre est censée être la ligne de vie et le sang de la démocratie. Voilà les responsabilités de cette institution. Mais l'audience et l'argent la pervertissent, et la dissuadent de consacrer ne serait-ce qu'une heure aux conventions des partis. En dépit de la mise en scène qui les caractérise, je pense qu'elles sont quand même un peu plus importantes que les gens qui mangent des insectes ! Parfois, la vie politique de la nation devrait être prioritaire. Il ne faut pas croire que ces choix sont faits par hasard, qu'ils ne signifient rien. Si vous voulez regarder des gens manger des insectes, c'est très bien, je peux aussi le comprendre, mais faites-le un autre soir !
Les vraies informations sont celles dont nous avons besoin pour protéger notre liberté. Et nos informations sont dignes des tabloïds, avec une bonne dose de sang et un patriotisme pompeux de façade. Les gens doivent faire trop de recherches minutieuses pour trouver les informations dont ils ont besoin pour protéger leur liberté. Alors qu'elles devraient être glorieusement annoncées tous les soirs ! La perte de la sobriété et du sérieux de cette institution a eu un effet dévastateur sur la capacité des gens à réagir aux événements quotidiens.

Pensez-vous que la presse nous éloigne d'une perception juste et objective de ces élections?
C'est devenu très compliqué et la vérité est brouillée. Qu'on aime ou non le film de Michael Moore, l'une de ses grandes qualités est de montrer à quel point la guerre que nous voyons le soir à la télévision est édulcorée. Le fait que le gouvernement ait interdit les photos des cercueils enveloppés dans les drapeaux, ou que le président ne se soit pas présenté à un seul enterrement des jeunes qui ont sacrifié leur vie pour sa politique est honteux. Les patrouilleurs du Vietnam (anciens combattants qui avaient remis en question les états de service de John Kerry — ndlt) ont finalement été discrédités, mais cette atmosphère créée par l'exposition médiatique généralisée dont ils ont bénéficié tendrait à les crédibiliser.

Vous avez longuement et mûrement réfléchi au fait d'être Américain, aux singularités de notre identité, de notre position dans le monde et à tout ce qu'elles impliquent. Quel aspect de l'Amérique vous encourage à vous battre, à la défendre?
Je crois avoir vécu une vie américaine typique. La manière dont j'ai grandi, la ville où j'ai grandi, la vie dans ma famille, les choses que je pensais, celles auxquelles j'aspirais, tout ceci me revient naturellement quand j'écris. Je pense que la nature des élections actuelles implique intrinsèquement un débat sur l'âme de la nation. Nous pouvons choisir d'élargir la justice économique à tous les citoyens, ou ne pas le faire. Nous pouvons assainir et responsabiliser notre politique étrangère, ou ne pas le faire. Pour moi, ces questions sont au cœur de la vie spirituelle de la nation. J'ai déjà écrit des choses à ce sujet. Nous ne pouvons pas abandonner. Il faut nous battre encore et encore...
Quand vous vous embarquez dans une vie créative, vous découvrez qu'elle a une dynamique autonome. Vous la dirigez en partie, et vous surfez en partie sur la vague. Si votre travail est attaché à la vie des gens, à la vie de votre ville, de votre famille, de votre pays, alors vous restez comme tout le monde ; vous êtes à la merci des événements, vous êtes emporté par les courants du temps et de l'histoire.
En d'autres termes : «Bon Dieu, je viens d'ici et mes chansons parlent de tout ce qui a compté pour moi !» J'étais très sérieux quand je les ai écrites. J'étais très sérieux quand je les ai chantées et que j'ai eu un peu d'impact, dans les années 80. Je n'ai jamais rien fait par caprice. Je suis capable de prendre ma guitare, de gagner ma vie, d'attirer l'attention sur ceux qui font le vrai boulot et d'avoir un peu d'écho dans les villes que nous visitons. Vous faites un peu de route et, allez savoir comment. .. ça marche !

Avez-vous ressenti l'appel de votre nation ou de votre communauté?
Je n'en sais rien. Personnellement, je ne pense pas avoir tant d'importance. J'ai eu une longue vie avec mon public. Je raconte très souvent cette histoire du type, à la sortie de The Rising, qui m'a crié, à travers la fenêtre de sa voiture : « Hé, Bruce ! On a besoin de toi ! » Parfois, dans un club, vous tombez sur des gens qui vous disent : « Hé, mec ! Comment ça va ?» Et alors, c'est parti : « Hé, on a besoin de toi ! » Bien sûr, ils n'ont pas vraiment besoin de moi, mais s'ils ont besoin de mon travail, oui, j'avoue : j'en suis fier. C'est la vraie nature de mon groupe. C'est pour ça que nous sommes faits.

Merci à Philippe!