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Bruce Springsteen
Seul avec sa guitare, il lâche sa panoplie de M. Muscle pour chanter les oubliés du rêve américain. Entretien exclusif.

De loin, on dirait Rambo déguisé en Dylan. Le jean prolétaire, la liquette fripée, le bouc poivre et sel, le biscoteau avantageux et la voix de velours nasillarde : c'est le Boss au boulot. Seul sur scène, muni d'une armada de grattes sèches, d'un bête tabouret et d'une bouteille d'eau. Bruce, tout nu, les yeux clos, tout de puissance arc-boutée et de retenue studieuse. C'est dans ce chiche équipage qu'il a débarqué à Paris, pour deux concerts en solo au Zénith, dans la foulée de son dernier album, The Ghost of Tom Joad. Un disque puissant et dépouillé, inspiré des personnages des Raisins de la colère, le roman de Steinbeck porté à l'écran par John Ford, et qui sert de fil conducteur au récital du baladin baraqué. Une aubade folk, dans la tradition de Woody Guthrie, le père de la musique populaire américaine, entre cabochard céleste et protest swinger. Vingt-cinq chansons vibrantes et palpitantes - dont le faux-vrai hymne Bon in the USA, dans une version « feu de camp » qui laisse pantois, scandées d'une simple guitare délicatement caressée ou sauvagement tabassée, et pas un temps mort. Du feu de Bruce. Après le show, le héros a exceptionnellement accepté de nous recevoir dans sa loge. Le cheveu lissé en arrière, une bière Corona au poing et pas un poil de sec. A la fois imposant et fragile, buriné et juvénile. C'est bien lui, le Boss, en chair et en os, le bûcheron lyrique du rock'n'roll humanitaire, le troubadour des oubliés de l'Amérique, l'homme qui est plus difficile à rencontrer que le pape. Entretien exclusif, bien sûr. Du brut de Bruce.

TELERAMA : Vous, le champion du rock musclé, on n’a pas l'habitude de vous voir seul avec une guitare sèche.
BRUCE SPRINGSTEEN : C'est pourtant comme ça que j'ai débuté. En 1973, j'ai été engagé par John Hammond [le découvreur, entre autres, de Bob Dylan, NDLR] après une audition, tout seul dans son bureau. Il ne soupçonnait même pas que je puisse jouer du rock avec un groupe... A l'époque, je me produisais en solo dans un club de Manhattan, le Max Kansas City. Tous les soirs, j'arrivais en bus du New Jersey, ma guitare sous le bras. Je n'avais jamais refait ça depuis. Il m'a fallu renouer avec l'instrument acoustique, en retrouver toute la palette de sons et de couleurs. Mes nouvelles chansons sont très minérales, elles tiennent en quelques notes, tout est dans la nuance, le volume. Mais quand le son est bon, une bonne vieille guitare vaut tous les orchestres du monde !

TRA : Vous restez deux heures immobile sur scène, mais vous semblez aussi épuisé qu’après un marathon...
B.S. : Je suis vidé ! Ce genre de show exige une grande énergie mentale. A chaque chanson, il me faut incarner un nouveau personnage, corps, voix et âme. Chaque soir, je vis une vingtaine d'existences différentes. Parfois, j'ai l'impression d'être un fichu produit de l'Actor's Studio... Malgré l'aspect tranquille de cette musique acoustique, les histoires que je raconte sont souvent plus violentes que la plupart des trucs de rock'n'roll : elles parlent d'hommes désespérés, en rupture avec la société. Pas la peine de les noyer sous des torrents de décibels. Dans un concert de rock, on se nourrit du bruit, de la clameur de la salle. Là, c'est la concentration des spectateurs, leur silence même, dont j'ai besoin. C'est un spectacle humain où l'artiste et le public forment un tout.

TRA : Il y a quatorze ans, vous avez publié un disque folk intitulé Nebraska. Ce nouvel album, The Ghost of Tom Joad, peut-on le considérer comme une suite ?
B.S. : Si j'avais voulu faire Nebraska 2, le retour, ça n'aurait été qu'une parodie. J'aime ce vieux disque, j'ai même toujours pensé que c'était celui qui me reflétait le mieux. Il correspond à une époque de bruit et de fureur où j'avais besoin d'intimité, de retrouver mes racines. Mais avec Tom Joad, je pense être allé bien plus loin dans l'écriture. C'est la même ambiance, le même dénuement sonore, mais enrichis d'expériences nouvelles, de lecture : je me suis inspiré des Raisins de la colère, de Steinbeck, mais aussi d'auteurs de romans noirs comme Jim Thompson.

TRA : Une fois encore, on vous compare à Dylan. Ça vous flatte ou ça vous irrite ?
B.S. : Dylan est l'un de mes héros, avec Hank Williams et Woody Guthrie. A mes débuts, j'ai même essayé de l'imiter. Mais j'ai vite compris que je n'aurais jamais son génie poétique. Mon style à moi, c'est le ton de la conversation, les mots qu'on pourrait employer dans n'importe quel bar, le vendredi soir. Je ne suis pas un protest singer, je n'ai pas de message à délivrer, je ne suis ni militant ni prêcheur. Je n'ai nulle envie de convertir qui que ce soit, d'imposer mes opinions. Je préfère dépeindre des gens ordinaires, construire mes chansons comme des témoignages. Quand j'écris, j'essaie de me mettre dans la peau de mes personnages : à quoi ils ressemblent, ce qu'ils pensent, ce qu'ils ressentent. Mais je ne les juge pas. C'est à l'auditeur d'interpréter. Au risque, parfois, d'être mal compris : ma chanson Born in the USA a été perçue par certains comme un hymne patriotique, alors qu'elle parlait des problèmes de réinsertion d'un vétéran de la guerre du Vietnam. C'est pour ça que je la chante aujourd'hui dans une version différente, en supprimant les refrains pour qu'on prête davantage attention à ce qu'elle raconte vraiment. C'est ma revanche...

TRA : Dans la plupart de vos chansons, vous évoquez les sans-abri, les chômeurs, les émigrés. Bref, l'envers de ce fameux rêve américain...
B.S. : Le rêve américain, pour moi, c'est l'opportunité de vivre en communauté, en harmonie avec ses amis, ses voisins, dans la justice et l'égalité. C'est une utopie, mais qui mérite qu'on se batte. Qu'on dénonce un système qui met au chômage des ouvriers qui ont bossé pendant quarante ans pour la même entreprise sans qu'elle leur offre la possibilité de se reconvertir. Un système qui, dans le même temps, enrichit les types qui boursicotent à Wall Street. Les hommes politiques font mine aujourd'hui de découvrir le problème. En 1985, j'ai énormément sillonné le pays et j'ai vu des gens faire, déjà, la queue à la soupe populaire, des familles entières obligées de dormir dans leur voiture. Par certains côtés, la situation actuelle ressemble à celle décrite par Steinbeck lors de la crise de 1929 ! Pensez que les deux seules industries en essor aujourd'hui, ce sont les ventes de systèmes d'alarme et la construction de prisons...

TRA : Quand on est au sommet, comme vous, ce n’est pas embarrassant parfois de se faire le chantre des pauvres gens ?
B.S. : Je suis issu de la classe ouvrière, je viens d'une petite ville de province, j'ai vu mes parents se débattre avec les pires difficultés, financières et morales, je sais de quoi je parle. Je suis juste un exemple chanceux sur un million. Si vous êtes doué pour la musique ou le basket-ball, si vous travaillez dur, vous pourrez peut- être décrocher la timbale, mais c'est très rare. Vous avez plus de chance de rester toute votre vie un marginal, un laissé-pour-compte. J'ai du succès, mais pas question de renier mes origines. Je n'oublie pas qui je suis, d'où je viens. C'est ce qui donne un sens à ma musique. Je ne brandis aucun étendard, je me contente d'attraper ma guitare et de parler aux gens, parce que je suis l'un des leurs. Le succès, c'est grisant, mais on peut y perdre son âme. J'ai un besoin vital de faire partie d'une communauté, de garder les pieds sur terre.

TRA : Vous souvenez-vous de votre première émotion musicale ?
B.S. : J'ai toujours baigné dans la musique. Tout gamin, je connaissais par cœur les chansons des films de Disney... Mais le premier vrai choc, ça a été Elvis Presley à la télé, chantant Jailhouse Rock ! Ma mère était une fan de rock, elle écoutait la radio tout le temps, dans la cuisine, dans la voiture. J'ai grandi avec le hit-parade : par exemple, j'ado¬rais les Four Seasons, un groupe vocal qui était bien plus populaire aux Etats- Unis que les Beatles. Mais le véritable détonateur, ça reste Elvis...

TRA : Vous l'avez déjà rencontré ?
B.S. : Jamais ! Une nuit, je jouais à Memphis avec le E. Street Band et on rôdait en voiture à la recherche d'un endroit où manger un morceau. Soudain, Steve, mon guitariste, se met à hurler : « Eh, les gars, c'est la maison d'Elvis ! » On s'est arrêtés devant les grilles de Graceland, vous savez, avec les motifs en forme de guitare, et j'ai vu de la lumière au fond du parc. J'ai dit : « OK, j'y vais ! » et j'ai escaladé le mur, pendant que les autres me suppliaient : « Arrête, tu vas te faire bouffer par les chiens ! » Je suis arrivé jusqu'au perron avant de me faire alpaguer et expulser par les gardes du corps. Je n'ai jamais réussi à serrer la main d'Elvis...

TRA : On vous surnomme le Boss. Ça vous plaît ?
B.S. : J'ai horreur de ça ! C'est venu des gars de mon groupe, qui m'appelaient comme ça pour rigoler : « Qu'est- ce qu'on fait, patron ? » Et puis, un jour, j'ai entendu ça à la radio : le Boss ceci, le Boss cela. Quelle foutaise ! , Dire que je ne suis même pas le boss chez moi...

Merci à Philippe!