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Plus que jamais, il est la "voix" de l'Amérique. Face au traumatisme national, Bruce Springsteen fait sienne la douleur collective, au fil de quinze chansons écrites en état d'urgence. Où se mêlent accents consolateurs et emphase mystique.

Plus que jamais, il est la "voix" de l'Amérique. Face au traumatisme national, Bruce Springsteen fait sienne la douleur collective, au fil de quinze chansons écrites en état d'urgence. Où se mêlent accents consolateurs et emphase mystique.
Bruce Springsteen dit s'être réveillé un matin de l'hiver dernier avec son nouveau disque en tête. Il se sentait prêt à l'enregistrer aussitôt, il l'a fait sur les chapeaux de roue. En trois mois. Avec son groupe " historique ", le E Street Band, ressoudé pour l'occasion. Ce disque, ils vont maintenant le jouer tout l'été, du New Jersey à Los Angeles, sur les braises d'une énorme campagne de promotion qui a commencé avec la " révélation " de quelques titres, lors d'écoutes publiques organisées comme des cérémonies secrètes dans les grandes villes d'Amérique. Quand nous en serons à la commémoration du 11 septembre, il y a fort à parier que The Rising sera le disque de chevet des Américains.

Springsteen, qui chante la communion et le réconfort, est en phase avec l'événement. L'état d'urgence intime qui l'a poussé à accoucher de quinze chansons en quelques semaines - alors que son dernier album, The Ghost of Tom Joad, remonte à 1995 - est un tour de sa conscience l'attrapant par le col pour lui murmurer qu'il est toujours la " voix " de l'Amérique. Que la grande douleur du pays est la sienne, et que dans le bain du doute collectif bouillonnent ses propres interrogations. " Les gens veulent oublier, disait-il déjà à l'époque de Born in the USA. Ils souhaitent retrouver une image positive de leur pays, s'y sentir bien à nouveau, mais ces désirs sont toujours récupérés et manipulés. " Comme le soutient Jim Cullen, professeur de Harvard, auteur d'un ouvrage sur Springsteen, on ne le surnomme pas " le Boss " pour rien : " Il est l'incarnation des valeurs républicaines tissées dans la Constitution. Il représente ce qu'un boss devrait être. L'un d'entre nous. En mieux. "

Quelques semaines après le 11 septembre, Bruce Springsteen était déjà apparu en première ligne lors du concert hommage " America : A tribute to heroes ", diffusé simultanément sur toutes les grandes chaînes de télévision. Pour l'occasion, il avait tiré de ses carnets My city of ruins (" Ma ville en ruines ") qu'il chantait, comme lors de ses dernières prestations solitaires, avec un mélange de gravité morose et de puissance rageuse. Il n'y avait rien d'étonnant à voir réagir aussi vite le chanteur qui, depuis Born to run, détaille le " rêve américain " et ses revers, et s'est engagé plus que quiconque pour la cause des anciens du Vietnam. La surprise venait plutôt de la tonalité de la chanson et de la manière dont elle se transformait d'un couplet à l'autre. Quittant la glaçante évocation très " springsteenienne " d'un jour funèbre (Un cercle rouge sang / Sur le sol sombre et froid / Et la pluie tombe / La porte de l'église est grande ouverte / J'entends le son de l'orgue / Mais l'assemblée s'est évanouie), pour se dissoudre peu à peu dans l'imagerie religieuse (Le doux carillon de la pitié [...] / Et mon frère à genoux) et finir par se muer en cantique, Springsteen laissant percer, pour la première fois de façon aussi ouverte, une sensibilité de catholique italo-américain à la Scorsese : " Nous prions pour ceux qui sont perdus [...] / Nous prions pour être forts, Seigneur. "

C'est sur cette prière, réenregistrée dans le plus pur style gospel, que se referme aujourd'hui le nouvel album. Avant de nous mener vers ce pic mystique, l'écho du 11 septembre, son trauma lancinant, ses vertiges d'apocalypse se sont propagés d'une chanson à l'autre, dans la désolation cauchemardesque des métaphores ou la glorification de l'amour. " Certaines chansons l'abordent directement, d'autres non, confiait Springsteen à Associated Press à la sortie du studio, mais toutes sont écrites dans le contexte d'un monde marqué par cette tragédie. " Into the fire est ainsi une ode folk-rock grandiloquente sanctifiant les pompiers new-yorkais. Sans ménager ses effets, Springsteen l'écrit du point de vue de l'épouse voyant disparaître son héros (" Je voulais tes lèvres, mais l'amour et le devoir t'ont appelé plus haut "). World's apart mêle la voix du Boss au chant d'Asif Ali Khan (élève du grand chanteur pakistanais Nusrat Fateh Ali khan) et prône l'amour entre les peuples que tout sépare, ici et maintenant (" Notre sang jettera un pont de sang par-dessus les montagnes étoilées [...] / Nous avons ce moment pour vivre, après ce n'est que poussière et ténèbres "). You're missing convoque l'image d'un père qui ne rentrera plus chez lui, Nothing Man dépeint le retour d'un héros ordinaire dans sa ville-dortoir, The Rising appelle à l'éveil communautaire et à l'élévation des âmes...

Sous le coup de l'émotion, Springsteen aurait sans doute pu écrire un grand album crépusculaire dans la lignée de Nebraska ou de Tom Joad. De tous ces destins pulvérisés, il aurait pu tirer les chroniques qu'il fait vibrer comme personne dans la compression du vocabulaire et la justesse des détails. On l'attendait sur le terrain de l'implosion intime, de la terreur et de la violence qui minent toujours plus ceux qu'il chante depuis des décennies. Or, il a bizarrement choisi de renouer avec l'abstraction de ses toutes premières compositions, une veine vaguement dylanienne qu'il ne maîtrise guère (il le reconnaissait lui-même), et qu'il porte à son plus haut degré d'emphase et d'effervescence mystique.

Les poussées de lyrisme ne sont guère tempérées par les arrangements et la production de Brendan O'Brien (Pearl Jam...), qui a remis le E Street Band sur les rails d'un rock massif calibré pour les stades et la carburation euphorique des concerts marathons. Peu après l'enregistrement, le guitariste Steve Van Zandt annonçait pourtant un album inspiré par Sergent Pepper's. En dépit des superpositions de violons et de rythmes mécaniques, le E Street Band avance comme il sait le faire, bille en tête, sur un tempo lourd, on ne peut plus carré, rock-blues aux accents soul un peu forcés. On pense moins aux Beatles qu'au rock héroïque des années 80. Seules les ballades - notamment Paradise, que Springsteen joue seul - échappent à ce ciel plombé.

Dans une interview au New Musical Express en 1996, Springsteen confiait qu'il considérait le rock comme une " mission ". " J'entendais une profondeur et une tristesse extraordinaires dans la voix des chanteurs de mon enfance, une manière d'approcher le monde tel qu'il était vraiment, et non tel qu'on me l'expliquait... Quand ça a été mon tour, je me suis dit : "je veux essayer de faire passer ça, moi aussi." " Dans Tom Joad, qui lui valut d'être élevé au rang de " Steinbeck de la musique ", il endossait l'héritage de Woody Guthrie et touchait à la vérité de ce " chagrin profond " pour décrire l'effondrement d'une Amérique post-industrielle, chanter avec les accents folk d'hier l'impasse de la société d'aujourd'hui, et sonder les abîmes du rêve américain. Il faut croire qu'il est dans sa nature de ne pas céder tout à fait au pessimisme. Pour Springsteen, la fierté se nourrit de la blessure, l'idéal américain renaît de ses cendres, pour peu que ceux qui le portent dignement sachent encore se faire entendre. Il est de ceux-là. Il le pense fermement. C'est un acte de foi. Et c'est sa croix.