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Bruce Springsteen. De lui on peut tout attendre, et même qu'il marche sur l'eau croupie des marécages du show-biz, de votre indifférence et de notre cynisme pour devenir ce dont le rock and roll a le plus besoin : un nouveau et très grand héros.

Ici c'est la plus belle saison de l'année ; ni pluie ni brouillard. Dès le matin on peut voir à des dizaines de kilomètres. Du toit, je peux voir les pétroliers dans la Baie ; à droite d'Alcatraz et Angel Island, au-delà des raffineries de Richmond et de la Baie de San Pablo, je peux voir les Sierras. C'est vraiment le moment de se lever tôt, comme si on avait quelque chose à faire. Rester chez soi à cause du soleil et toucher l'asphalte vers midi parce que c'est mieux de voir les gens travailler ou bouffer leur lunch-sandwich sur les pelouses de Washington ou Union Square ; ça double le plaisir de la dérive. Les rues de San Francisco, j'en ai jamais assez ; toujours ce même plaisir de lever le nez et de toucher ce ciel si bleu, si propre. C'est sans doute à cause de la peinture poudreuse des façades blanches, mais la ville me fait toujours penser à une grosse lessive. A tout moment on peut basculer de l'autre côté d'un dos d'âne et changer de tableau, changer de colline, changer de flaque d'eau et de trouée bleue.

Alors vous pensez, y'a pas beaucoup de temps pour le blues ou la dépresse en ce moment. Assis sur mon cul comme un bienheureux, je vais pas m'essouffler à courir les concerts au Cow Palace ou au Coliseum. Allman Brothers, Smokey et les Pointer Sisters, et même Elton (qui a fait un tabac incroyable ici pendant trois jours) ; et quand je me bouge un peu, c'est généralement annulé (Toots, Terry and The Pirates). Quand je descends la rue pour aller me mettre au courant à Tower Records et lire les magazines, je m'ahuris devant les piles de nouveaux disques, les belles rondelles que vous connaissez sans doute déjà, que votre rock mag a déjà croqueniquées pour vous et que je n'ai même pas encore entendues. C'est pas tellement que c'est cher ; mais c'est bizarre : maintenant que tout est à portée de la main, j'ai plus envie. Ah, la marchandise ! C'est-y pas coquin ? C'est comme le sexe, ça exige un théâtre, des occasions, tout un cirque. C'est pas du tout cuit ; faut se fouetter un peu l'enthousiasme.

Ah, oui : j'ai quand même acheté un disque samedi dernier. Ça faisait longtemps (le dernier, c'était Django Reinhardt !). La Rainier Ale un peu tiède, ça vous fait faire de ces choses. On devait aller danser chez Caesar's, mais bon, il y avait un gros orage et " Out of the past " sur le tube, un de mes Mitchum favoris (avec cette fabuleuse scène entre Mitchum et Jane Greer dans le troquet d'Acapulco). Je sais pas comment j'ai eu envie. Je me suis retrouvé à Tower Records, au milieu de la foule du week-end, un disque dans une main et mon biffeton de l'autre. Je me retourne, et juste derrière moi c'est mon voisin de dessous en costard, un disque à la main. Le même : BORN TO RUN. On n'a pas l'air qu'un peu cons, tous les deux. Mais on paye sans moufeter et on embarque. On a été eus, mais on est têtus. Mon voisin, il écoute surtout du classique ; César Franck, des trucs dangereux comme ça. La semaine dernière, il a acheté " Funky Kingston ". Et aujourd'hui Bruce Springsteen. Ce qui prouve qu'il lit les journaux. " Tu connais ? ", qu'il me demande. " Non. J'avais chroniqué GREETINGS FROM ASBURY PARK il y a deux ans pour mon canard, et c'était une merde. Z'ont même pas passé la chronique ". Ça le désarçonne un peu ; on marche en silence. Les bougainvilliers sous la pluie, ça sent bon. " Moi je connais pas du tout. Mais un type qui décroche les couvertures de " Newsweek " et du " Times " la même semaine, ça doit vouloir dire quelque chose. " Oui, pomme ; ça veut dire qu'on a été couillonnés ; et que les deux canards ont le même proprio, que la même classe a le même intérêt. Même conspiration. Pendant des mois j'ai résisté, je voulais pas entendre. Même Greil Marcus a succombé ; sans parler de tous les vendus, Dave Marsh, " Rolling Stone ", probablement " Paris-Match ". Et puis une lettre de Ducray s'excitant comme une belette sur le beau gosse Springsteen. J'aurais dû me méfier ; la poésie noire, le cambouis et le cauchemar urbain, il peut pas résister. Et les trilles…

Tordu

Enfin… Arrivé chez moi, je fais tourner la crêpe. Elle est toute gondolée. A peine passable. Chouette, je vais pouvoir la rapporter. Enfin, je la passe quand même. "Thunder road". Tinkle tinkle ; j'ai eu Ducray avec ça, pour Elton John. Puis les guitares, et toute la sauce. Qu'est-ce que c'est cette merde ? On n'entend RIEN, une vraie bouillasse. Et tout le disque est comme ça. Houba, houba, je rigole comme un perdu, je pleure. Lise vient voir ce qui se passe, hoche la tête ; je cherche une boutade, rapido, pour me justifier. Engloutir comme ça l'argent des commissions, un machin même pas plat, et qui joue pas clair… "Il a une belle gueule", qu'elle fait. "J'aime bien la musique ; dommage qu'on comprenne rien". Et elle, c'est pas le genre à LIRE les paroles d'un disque de rock. Ça cause ou ça cause pas. Des fois ça n'a pas d'importance. Et je me rappelle aussitôt cette lettre de lectrice de "Rolling Stone" : "Ce qu'il y a de mieux dans le disque de Bruce Springsteen, c'est qu'on n'entend RIEN." Sur le coup j'avais trouvé ça vachard et superbement envoyé. A présent, je suis presque certain qu'elle aime le foutu disque.

J'ai envoyé balader la gaufre dans un coin. J'irai la changer demain, contre le nouveau Taj Mahal. Je voulais plus y penser ; mais le voisin, lui, n'a pas arrêté de jouer le foutu truc de la soirée. Et, bon, en stéréo BORN TO RUN n'est peut-être pas bien fameux, mais à travers un plancher ça sonne plutôt bien. Une certaine majesté. "Backstreets", l'orgue et le piano, la bonne vieille formule ; ça rate jamais. Bref, le lendemain matin, tôt, juste après l'amour et les toasts beurrés, je repique au truc. Ecouter fort, de loin, on verra bien. Et, oui, je commence à entendre les choses. Après tout, BLONDE ON BLONDE avait un drôle de mix aussi. Et on ne comprenait rien non plus. N'empêche qu'on l'a vite eu dans la peau, ce son, comme un tatouage. Mais avec BORN TO RUN, je renifle la fabrique ; ça rappelle vraiment trop de choses. C'est un disque fait d'échos ; de bons échos, sûr, mélange malin. Mais pour le " génie naturel ", il repassera. Le calcul perce sous le charme, BORN TO RUN est comme une anthologie : Spector, " Telstar ", Roxy Music juste avant le break (chouette, le break). Et si le monsieur me rappelle les Ducks, c'est pas tant à cause du riff et de l'écho. C'est parce qu'il a les mêmes influences que Tyla. Les Ducks étaient les princes du dérivatif, ce qui est bien pour des bêtes à grincer comme eux. Pas pour une soi-disant révélation, un soi-disant Messie du rock qui va tout faire repartir. Vous avez déjà compris que j'aime le disque et qu'il a passé sans arrêt tout le dimanche. Mais c'est parce que je suis couillonné, parce que je bande comme un chien de Pavlov, sur commande, à une certaine musique, un certain son. Et que Springsteen et son producteur sont foutrement malins ; c'est le son dont on a besoin maintenant, tout de suite. Faute de mieux. Faute de quelque chose de réellement nouveau, réellement réel. C'est un son et une sensibilité bouche-trou, comme Elton ; même si Springsteen projette une tout autre image, celle du poète, celle de la réalité dure de la rue et de l'amour. Oh, on peut facilement tomber pour des trucs bien envoyés comme " With her killer graces / And her secret places / That no boy can fill ", et une chanson aussi bien produite et exécutée que " She's the one ". Encore que si vous connaissiez BAD RICE de Ron Nagle et sa chanson Eddy's Store, vous seriez un peu défrisés. Springsteen et son producteur, Jon Landau, ne sont pas des érudits-rock pour rien et savent pêcher où il faut. " Jungleland ", indeed : Mott The Hoople, Procol, Dylan, Newman, et les leçons d'Andy Mackay pour savoir où placer les saxes et les breaks. Certes, Springsteen a de bonnes histoires à raconter et il les raconte bien. Mais il peut difficilement manquer son but en choisissant un terrain pareil : West Side Story, les poubelles, la nuit, les bagnoles et les street-gangs. Mais malgré Landau et son format, Springsteen en fait quand même trop, comme sur ses deux premiers disques. Oh, j'imagine bien l'ami Ducray et des milliers de mecs défaillir au fond de leur chambrette sur les ruminations carboniques de notre homme, piano romantique tinkle tinkle, voix ampoulée et violons à la fin de " Jungleland ". Ça va y aller dur du fantasme et de la projection. Et après tout, vous avez raison, tous : le rock est fait pour ça. Engouement instantané, à consommer sur place. Panurges et fiers de l'être. On est tous pareils, indécrottables ; et mon plaisir est triplé par cette certitude d'avoir été eu. N'empêche que lorsqu'on chante une ligne aussi facile que " Kids flash guitars like switchblades / Hustling for the record machine ", on ne laisse pas d'être un peu suspect.

Enfin, merci quand même. J'ai passé un bon moment ; j'ai joué le machin toute la journée avant de l'échanger. Peut-être même que je vais le racheter dans deux jours. A cause du voisin, à cause des saxos, à cause du besoin. Et je regrette même un peu de ne pas pouvoir aller à Oakland voir son concert-marathon. Sold-out, attachés de presse assaillis de demandes ; et puis c'est Halloween, la nuit des sorcières et des citrouilles et des travelos. Il y a les parties downtown et le Bal des Tapineuses au Hyatt Hotel. Une autre sorte de jungle, et pas une nuit de vinyle.

P.S. : J'ai racheté BORN TO RUN à mon voisin.