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Critique ROCK. Dix ans après avoir décidé unilatéralement le split du E. Street Band, Bruce Springsteen reforme le groupe pour une tournée européenne (et plus si affinités). Avant une étape parisienne, aperçu d'une prestation lyonnaise.

Ils émergent de l'obscurité à 20 heures pile, sans autre forme de

cérémonie: ce mercredi d'avril à Lyon, Bruce Springsteen et le E. Street Band se présentent comme si de rien n'était, comme si leur dernière tournée commune datait d'hier. A croire qu'ils se sont mis au diapason des 13 000 porteurs de billet qui ont franchi sans se presser le seuil de la Halle Garnier: grosso modo autant de filles que de garçons, pas mal de couples, une moyenne d'âge entre 30 et 40 ans, et très peu de chemises à carreaux. Oubliés les goulets d'étranglement des années 80, les grandes scènes de pâmoison de La Courneuve ou de Vincennes, où des filles tombaient dans les pommes avant même d'avoir passé les gros bras de la sécurité; tout juste entend-on quelques sifflets tentés des premiers rangs, immédiatement absorbés par l'immense rectangle mortifère. Drôles d'endroit et d'ambiance pour des retrouvailles.

Dès Badlands, enchaîné après l'inutile My Love will Not Let You Down, une phrase du batteur Max Weinberg revient à l'esprit: «Nous n'avons été rassemblés que dans le strict but de servir Bruce Springsteen.» Depuis les premières années dans le New Jersey (lire ci-contre), il est effectivement convenu que le E. Street Band est une courroie de transmission, qui fait écho à l'impulsion de Springsteen plus qu'elle ne la précède. Dans ce strict cadre, le groupe a pourtant souvent développé une véritable dynamique qui, dans les grands soirs de fusion, décuplait le charisme de Springsteen et transcendait public comme médias. En 1978, par exemple, Dave Marsh ­ critique puis biographe de Springsteen ­ pouvait affirmer dans Rolling Stone que le E. Street «est à l'évidence l'un des meilleurs groupes de rock jamais constitués». Reste que ce soir-là, à Lyon, le E. Street Band au grand complet (Nils Lofgren et Steve Van Zandt à la guitare, Danny Federici et Roy Bittan aux claviers et accordéon, Garry Tallent à la basse, Max Weinberg à la batterie, Patti Scialfa aux choeurs et Clarence Clemons au saxo) peine à retrouver la cohésion qui fit sa puissance.

Lourdeurs. Dès les premiers morceaux, c'est Springsteen qui fait avancer la barque, à l'énergie. Frais comme un gardon, rasé de près, il a la silhouette agréablement trapue, soulignée juste ce qu'il faut par un ensemble veste-chemise-jeans noirs. Elégant, quoi. Rien à voir avec l'épais hobo à bouc et pantalon remonté sous les aisselles des concerts Ghost of Tom Joad. Ça n'est pas non plus l'outcast échevelé et maigriot des débuts, sosie du Al Pacino d'Un après-midi de chien, ni la petite frappe body-buildée en bandana et tee-shirt sans manches des années 80.

Moue de branleur intacte, il roule des épaules sur Darlington County, relayé par un Miami Steve goguenard: l'improbable gitan-pirate en chemise grand-père rose fait utilement contrepoids à Clarence Clemons. Sanglé dans un costard rouge, le massif saxo noir, ex-semi-pro de football américain, insupporte avec ses solos qui tirent vers la variète comme sur l'intro de The River. Même son de cloche pour Weinberg, qui prend un peu trop à la lettre une boutade de Springsteen à propos de ces retrouvailles ­ en mai, le «Boss» expliquait au magazine Q avoir eu «envie de refaire du bruit après The Ghost of Tom Joad». Quant aux autres, ils font consciencieusement leur job, plus (Federici) ou moins inspirés. Parfois, le tout décolle, comme pour Out in the Street, mais, globalement, manque le souffle qui ferait basculer les choses vers la perspective plutôt que la nostalgie.

Il y a quelques mois, dans une interview à Mojo, Springsteen rappelait qu'il devait le surnom de Boss à son carnet de chèques (de fins de mois) plus qu'à une autorité incontestée. Reste que si, vingt-cinq ans après sa formation, le E. Street tient encore la route, c'est bel et bien parce que Springsteen est aux commandes. A quasi 50 ans, lui y croit toujours; c'en est d'ailleurs franchement émouvant sur Born to Run, où, voix à bloc et corps tendu comme une arbalète, ce père de famille (trois enfants) complètement casé d'aujourd'hui fait sans problème écho à la supernova surgie du grand nulle part américain en 1979.

Voix impeccable. Evidemment, sur deux heures quarante, la play-list aligne principalement des classiques (Hungry Heart, Cadillac Ranch, 10th Avenue Freeze Out, Streets of Philadelphia"), mais Springsteen la joue rarement pépère. Exemple, The River, mégatube mélancolique, est abordé sur un tempo presque rapide: scotché à la version bien connue, le public lyonnais chante à contretemps. Et Youngstown, si décisif dans sa VO acoustique qu'on en redoutait la transposition électrique: dans un halo rougeoyant, le visage comme happé par des flammes, le fils d'un conducteur de bus transforme la complainte ouvrière de The Ghost of Tom Joad en hurlement d'émeutier ­ de fait, la voix est superbe de bout en bout, puissante, apte à la gueulante comme au gémissement, et Springsteen ne se prive pas de ces variations, comme sur Darlington County, qui se termine en un hululement à ficher des frissons.

Cette tournée accompagne la sortie de 18 Tracks, succédané du coffret éponyme sorti en janvier qui couvre la carrière de Springsteen en 66 morceaux (dont 56 inédits) et quatre CD. Mais le multimillionnaire n'est pas là (que) pour activer un capital: même dans la quasi-indifférence de Lyon, son plaisir, son envie étaient intacts. L'escale à Bercy, vraie salle de concert, s'annonce donc bien, d'autant que la période de rodage est dépassée, et avec elle, sans doute, quelques approximations au départ de certains morceaux.

Reste à espérer qu'à la faveur d'une nouvelle play-list, Land of Hope and Dreams passera à la trappe: cette nouveauté vaguement western a clos le concert de Lyon en queue de poisson, laissant dubitatif quant à un vrai retour aux affaires avec le E. Street, plus ou moins annoncé ­ en français et en roulant les «r» ­ par Springsteen: «Ce moment est très spécial pour nous, ce sont les retrouvailles du groupe et sa renaissance.».