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Quand Bruce Springsteen se plonge dans le répertoire traditionnel de son pays, c’est sa vision de l’Amérique qu’il livre. Une Amérique joyeuse, libre, révoltée… Après un album sorti l’an dernier, ses réinterprétations de classiques folks ont donné lieu à des concerts jubilatoires. La preuve en double CD et DVD, avec cet euphorique Live in Dublin. Où il réinvente aussi certains de ses propres classiques.

A 57 ans, Springsteen se retourne avec une énergie jubilatoire vers les racines du folk américain.

L’année passée, Bruce Springsteen se lançait dans un hommage aux racines du folk américain – et à Pete Seegers, l’un des principaux interprètes du genre – avec l’album We shall overcome: The Seeger sessions. Dans la foulée, il est parti sur les routes avec les musiciens de ce projet. En double album et en DVD, Live in Dublin témoigne de ce concert extraordinaire, qui réunit des chansons traditionnelles et quelques titres du Boss totalement réinventés.
On est loin ici des guitares électriques et du rock carré du E-Street band. Place aux cuivres, au banjo, à l’accordéon, aux guitares acoustiques, aux violons, à la contrebasse… Au total, un orchestre de 17 musiciens et choristes. A l’évident plaisir de dépoussiérer ce répertoire s’ajoute une cohésion parfaite: ce n’est sans doute pas pour rien si le concert a été enregistré lors des dernières dates de la tournée, en novembre dernier, au Point, la plus grande salle de Dublin. Dans une ambiance extraordinaire: cette musique folk a une résonance particulière en Irlande et l’on a l’impression que tout le monde connaît par cœur Old Dan Tucker, Pay me my money down, Erie canal ou Mrs McGrath, des titres dont les origines remontent au XIXe ou au début du XXe siècle.

En profondeur
Dans ce revigorant travail d’exploration, Springsteen croise le gospel, le negro-spiritual, le dixieland, la country… Un parcours à travers l’histoire de la musique américaine, où le Boss se montre particulièrement à l’aise. Il y a quelques années déjà, il démontrait sa capacité à retravailler des classiques, comme This land is your land (Woody Guthrie), Jersey girl (Tom Waits) ou War (Edwin Starr). Ici encore, il reste loin de la simple reprise: il faut entendre sa réinterprétation, dépouillée, du classique gospel When the saints go marching in, pour comprendre le travail en profondeur qu’il a effectué.

Joyeux bastringue
De même, le concert débute par une reprise ahurissante d’Atlantic city : Springsteen renouvelle totalement ce titre de Nebraska, sorti en 1982. Du même album fondateur, il ressort Open all night (en version boogie-woogie) ou Highway patrolman. Des chansons plus anciennes encore retrouvent une nouvelle jeunesse, comme Growin’up ou Blinded by the light, parues sur Greetings from Asbury Park, son premier album (1973). Une manière aussi d’intégrer sa propre production dans l’histoire de la musique américaine.
Pour celui qui a si souvent chanté les laissés-pour-compte, qui s’est engagé contre Bush en 2004, nul doute que l’exploration de ce répertoire prend un sens particulier, tant la musique et l’histoire américaines paraissent liées. Chanter aujourd’hui un negro-spiritual comme O Mary don’t you weep ou Eyes on the prize, devenus des hymnes pour les mouvements des droits civiques, n’a rien d’innocent. Ces titres, Springsteen et son groupe les interprètent avec une énergie jubilatoire, dans une sorte d’exaltation collective. En revanche, c’est dans le dépouillement, pour un moment d’émotion pure, qu’il reprend We shall overcome, la plus célèbre des « protest songs », popularisée dans les affrontements sociaux des années 1950-1960.
Ce Live in Dublin dépasse ainsi les apparences d’un joyeux bastringue. Derrière l’euphorie de ce concert, au-delà de la puissance d’un Springsteen, dans une éblouissante forme vocale, on ressent l’affirmation d’un chanteur qui donne sa propre vision de l’Amérique : un pays joyeux, révolté, black… Comme il le chante dans American land (chanson récente, parue uniquement sur la deuxième édition de The Seeger sessions), le Boss n’a pas oublié que son pays a été bâti par les Noirs, les Irlandais, les Italiens, les Portoricains, « morts en construisant les voies ferrées ».