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L'album de rêve

N'importe qui devient un homme puissant dès qu'il agit au nom de celui en qui le peuple veut croire. Comme nombre de ses collègues Jon Landau, le manager de Bruce Springsteen, craindrait de voir cette puissance s'user s'il en maintenait l'exercice dans des limites décentes.
Quand, en mai 1984, une station FM de Los Angeles diffusa une cassette de l'album " Born in the USA " quinze malheureux jours avant sa sortie officielle, Landau, rendu fou par la fuite, avait réclamé des têtes et, à défaut, obtenu qu'on soumette trois huiles de CBS International au détecteur de mensonges. Les tests les avaient innocentés tous les trois, au grand dam du bouillant imprésario. On ne s'étonnera donc pas, aujourd'hui, de ne pas lire - pour l'instant - le détail, pourtant rocambolesque et croustillant, du long chemin qui a mené jusqu'à nous une copie de " Bruce Springsteen & the E. Street Band, Live 84/85 ". Oui - puisque le prochain disque de Bruce Springsteen est un album live. Et que le bureau new-yorkais de cette revue l'a écouté pour vous.

Une vieille histoire

Longtemps, les vieux fans s'en souviendront, le " live de Springsteen " était resté l'enjeu d'un dialogue de sourds : d'accord avec la critique pour affirmer qu'en studio, Springsteen demeurait l'ombre du Loup Garou Rock & Roll qu'il devient au contact de la foule, le public réclamait un souvenir, une preuve enregistrée qu'il n'avait pas rêvé le soir du concert, un disque de Springsteen - le vrai : sur les planches.
L'artiste, lui, plus que jamais préoccupé de la cohérence de son art, refusait obstinément, ou différait sans cesse. Excuses techniques (" on ne réussit pas à bien enregistrer "), grands principes " esthétiques " (" le vinyle refroidirait toutes ces fausses notes, toutes ces erreurs à la fois pardonnables et nécessaires, à chaud, pour qu'un concert prenne corps et âme. Et puis, ce serait comme un téléviseur qui ne capterait que le son "), c'était non. Toujours non. De guerre lasse, même les plus fanatiques s'étaient résignés - et consolés en se repassant sous le manteau ou dans l'arrière-boutique des enregistrements pirates des concerts de leur idole. Un temps ils espérèrent que ces coffrets doubles, triples, parfois quadruples, où figuraient religieusement chaque mot, chaque soupir, chaque souffle, forceraient l'obstiné hors de sa réserve et qu'il sortirait le sien pour tuer le marché des leurs. Superbe, il décida de les ignorer et le débat s'essouffla. Springsteen continua à ne publier que des disques fabriqués en studio et lors de la dernière tournée mondiale, chaque concert fut systématiquement piraté.

Sortir quelque chose

Août 85 : rentré chez lui, on le sait, on s'en est assez diverti, le phénomène prend femme et, à l'exception de deux ou trois virées comme sa contribution au projet Sun City ou ce concert surprise donné le mois dernier à Asbury Park au profit des ouvriers en grève d'une usine 3M de Freehold, New Jersey, il honeymoone depuis. Sa jeune épouse lui laisse-t-elle le temps de toucher encore sa guitare ? Nul ne le sait et, à vrai dire, hormis une poignée de cas pathologiques, tout le monde s'en fout un peu.
Rectification : il se trouve aussi les comptables de la firme qui distribue ses disques pour s'en inquiéter. La dernière fois ils ont vendu près de vingt millions d'albums dans le monde entier - mais le prochain ? Quand leur livrera-t-on ? Dans trois, dans quatre ans ? Or ces fers-là se battent chaud. C'est aujourd'hui que des millions de Springsteenomaniaques, fraîchement recrutés, brûlent de claquer leur paye dans n'importe quelle pièce de Springsteenabilia. Alors, puisqu'il faut bien trouver quelque chose à leur vendre on bricole d'abord - mal et en oubliant la moitié - un ramassis de faces B. L'idéal bien sûr, ça serait un " Greatest Hits " augmenté d'un ou deux inédits - mais " il " ne voudra jamais … " C'est rageant ", maugrée C. en contemplant la 6ème Avenue depuis son bureau au sommet de CBS Building, au cœur de Manhattan. " Contrariant ", confirme B. en se tordant les doigts. " Mais, dites-moi ", s'exclame soudain S. , " et toutes ces gens qui l'ont vu sur scène pour la première fois, vous ne croyez pas qu'ils aimeraient caresser un peu leurs souvenirs - qu'est ce que vous diriez d'un album live ?! "
C. lève les yeux au ciel, consterné. B. soupire. Pourquoi pas une reformation des Beatles ? S. perd la mémoire - à moins que ce soit la tête. " Laissez-moi essayer " l'entendent-ils s'entêter. S. agrippe le téléphone, appuie sur le 9, obtient une ligne et après avoir composé le 201, indicatif du New Jersey, et l'un des cinq numéros personnels de vedettes les plus secrets du moment, écoute la sonnerie retentir, là-bas au sud, de l'autre côté de l'Hudson River. Finalement on décroche. S. se racle la gorge, récite son petit couplet, manque de s'évanouir en entendant la réponse, remercie, prend congé, se renverse dans fauteuil, fixe C. et B. soudain suspendus à ses lèvres et lâche enfin :
" Gentleman... Il a dit oui. "

Chacun le sien

Un live, soit - mais lequel ?
D'abord se lèvent les partisans de l'" Intégrale ", du " document " : trois heures cinquante de concert livrées en temps réel, tel quel, avec les arrêts de jeu, les applaudissements qui s'éternisent, les " petites histoires " à rallonge où la rythmique tourne parfois sur elle-même pendant trois bonnes minutes tandis que ceux dont l'instrument se transporte sont allés gambader, insouciants, d'un bout à l'autre de la première marche du podium.
Ils ont un peu raison. Un concert de Springsteen, c'est en effet, au choix, comme une sorte d'opérette ou, pourquoi pas ? un film - un ensemble au sein duquel chaque titre doit un peu de sa valeur à sa place sur la liste et à ceux qui l'entourent. Une suite logique, une histoire qui se raconte progressivement, chapitre après chapitre. En un mot, même s'il est anglais et double : un build-up. Extraire même des perles de ce contexte, c'est un peu les mutiler et surtout se priver, sciemment, de la véritable dynamique de l'affaire : sa durée.
Ils ont raison mais, bien sûr, ils ont tort. Un film, c'est d'abord des images (la preuve : il en est sorti des muets) : un concert, c'est aussi une présence (la preuve : on en sort parfois déçu d'y avoir juste entendu des gens qui reproduisaient leur disque). Prétendre graver ça sur la cire paraît presque plus présomptueux encore que de trouver des mots qui le décrivent. Car, au fond, la seule excuse de tous ces coffrets pirates, c'est leur illégalité. Ils ont raison d'être rares, introuvables à la FNAC : les y vendrait-on que le cochon de payant s'aviserait vite des longueurs où ils se perdent et du vinyle qu'ils gâchent. Et puis, grâce ! La Springsteenmania engendre déjà assez de comportements outrés, de rituels grotesques et de gloses boursouflées comme ça. Il ne manquerait plus qu'on se pique d'écouter ça comme on déguste " Cosi Fan Tutte ", l'Acte II après l'Acte I avant de passer à l'Acte III, en suivant sur le livret et en fumant la pipe !
Maintenant, s'il n'est ni triple, ni quadruple, ce serait donc un double - un double live, ça s'est vu. Ça se fait.
Malheureux ! Surtout pas ! Double, on lui reprocherait de ne pas être quintuple. Au milieu de ces morceaux choisis, chacun chercherait en vain le sien, scandaleusement délaissé au profit de tel autre dont il se serait passé. Un double album de Springsteen en public, ce serait trop pour ceux qu'il ennuierait, pas assez pour les autres, ceux qui se trouveraient frustrés. De toute façon, le double-album, à concevoir, est un casse-tête ; à sortir, c'est un casse-gueule. Même avec le magnifique, l'indispensable, le captivant " Live Tour 85 " sorti récemment par Alain Bashung (sans doute l'une des plus belles, l'une des plus dignes réussites d'un genre où le laisser-aller fait loi), on trouve moyen d'ergoter. Si c'est un " Grand Succès ", pourquoi n'y trouve-t-on pas …. ? Et si c'est un florilège des heures chaudes de la dernière tournée, où est passé ce solo invraisemblable pendant …. à ….. etc.? Autant de choses qu'on ne pouvait pas reprocher au disque tant qu'il n'était que simple. Autant de choses qu'on ne peut pas reprocher à un album simple. Un simple, bien sûr ! Voilà qui règlerait - lâchement - tous les problèmes ! On le remplirait d'inédits, de reprises que Springsteen joue volontiers sur scène, ou de toutes ces chansons qu'il a offertes à Pierre, Paul, Jacques et Philippe.
Malheureusement, cette fois, C., B. & S. ne sont plus d'accord : d'abord, ça ressemble trop à la compilation qu'ils viennent tout juste de mettre en vente. Ensuite, le marché des collectionneurs, vous serez gentils de laisser ça à Southside Johnny. Si l'autre veut sortit ça à tirage limité et l'offrir comme cadeau de Noël aux adhérents de ses fan-clubs, libre à lui. Mais qu'il n'espère quand même pas leur refaire le coup de " Nebraska ".
Triple, double, simple - pendant que les conseilleurs s'empoignent avec les payeurs, Springsteen gamberge. Il n'en dort plus, n'en mange plus, n'en ….. - sa femme, délaissée, parle déjà de divorce ! Finalement, épuisé, gisant en sueur sur un tas de bandes magnétiques emmêlées, il trouve la force d'agripper le téléphone, composer le 1.212.975.53.57, attendre qu'on décroche et lâcher à celui des trois qui se trouve au bout du fil : " You guys stop worrying. Ça y est. C'est prêt ". Et puis il s'évanouit.
Bruce Springsteen & The E Street Band, Live 84/85 peut enfin sortir et, comme on va le voir, mettre tout le monde d'accord.

Pièce de Résistance

Face A - face " sociale ", aride, résumé de la première partie des concerts de la dernière tournée, elle se consacre au répertoire " engagé " :
1°) " Born in the USA ". Enregistré aux Meadowlands, New Jersey (20 000 places) au début du premier concert qu'il y donnait depuis plus de trois ans. Début de face qui a fait ses preuves. Début de concert galvanisant. Vaut ici pour l'ovation dévastatrice qui souffle les premières mesures, pour ce beat qui n'a que la peau et les os, pour la hargne, la rage, la rancœur, la force exaspérée d'un morceau qui n'a pas fini d'inspirer des contresens.
2°) " Badlands ". Le seul extrait de " Darkness ". Bien plus caracolant et claironnant encore qu'en studio, la joie sauvage du gars qui écoute une chanson des Animals et décide enfin de " cracher à la gueule de ce bled pourri qui ne lui vaudra jamais rien de bon ".
3°) " Atlantic City ". Superbe version alourdie, écrasée. Chaque fois qu'il frappe ses peaux, Weinberg enfonce encore un peu le personnage au fond de la mouise. L'électricité ajoutée ici allume sans joie les enseignes obscènes de ce Las Vegas sur mer où il pleut et où il bruine.
4°) " Seeds ". Un inédit, écrit en tournée, après être passé par Houston et y avoir croisé tous ceux que le pétrole texan a, une fois de plus, laissé sur le sable. Beat enlisé, diction haineuse. Envie de tuer du gars qui vient de comprendre qu'il ne suffit pas de quitter son bled. Ensemble malheureusement très prévisible - une redite.
5°) " Reason To Believe ". Tout seul avec sa guitare, Bruce s'étonne que le monde garde la foi. Après les histoires à se flinguer qu'il vient de raconter, on s'étonne doublement qu'un reste de vie suffise à ce qu'on espère encore et que cet espoir fasse vivre. Mais c'est très beau - n'ayons pas peur : un côté Piaf chantant " Je sais comment " en duo avec Faulkner.

Face B - face " rock ", face " let the good time roll " - chansons d'amour, rengaines de juke-box, hymnes fanfarons, vieux boogies qui tâchent. Les ingrédients de la seconde mi-temps des marathons de l'année dernière.
1°) " Dancing In The Dark ". Forcément inférieur à l'" inbissable " miracle de la version originale. Au moins, nous exempte-t-il ici de la stupide introduction de synthé qu'au bout de six mois de tournée il avait cru majestueux de prévoir à fin de l'entracte. Au moins nous est-il épargné de le voir danser dans la semoule pendant une chanson qui mérite mieux que ça.
2°) " Hungry Heart ". Une version enregistrée à Tokyo, et dès qu'ils reconnaissent l'intro, les Nippons lui coupent la parole : " Suis descendu chercher des allumettes, elle m'a jamais revu. " Comme ça pendant deux couplets avant de le laisser finalement terminer la chanson tout seul. Impressionnant. Curieux comme, sans se consulter, les foules du monde entier ont jeté leur dévolu sur ce morceau-là ….
3°) " Because The Night ". Pendant des années son seul succès radiophonique, et c'était Patti Smith qui chantait dans le poste. Voici sa version - un peu tard - d'un morceau déjà daté. C'est pourtant ce qu'on projette de sortir en 45 tours avec, heureusement, des versions live de " Fire ", cette merveille, et de " Who'll Stop The Rain ", le joyau de Creedence en face B.
4°) " Born To Run ". Obligatoirement, mais réactualisé par ce petit speech qu'il prononçait pendant le premier quart de la tournée américaine : " Quand j'étais môme, j'écoutais Presley et ça me disait : " Te laisse pas faire. " Ca reste valable. Merci d'être venus et ne baissez pas les bras - trois-quat' etc… "
5°) " Travellin' Band ". Encore un titre de Fogerty, l'un de ceux qu'il fait alterner chaque soir pendant les rappels. Enregistré dans le New Jersey, un an plus tard, cette fois au Giant Stadium (65 000 places), en compagnie de Little Steven. Plus élégant qu'une formule comme " prisonnier du rock & roll ", " flyin' 'cross the land, tryin' to get a hand, playin' in a travellin' band " exprime parfaitement ce dont en première et dernière analyse il doit s'agir ici - et ce qu'il aura fait pendant un an et demi : " jouer dans un groupe en tournée ". Il sort grandi de ce genre de litotes.

Bien joué - voila un disque bien conçu : aux fans il offre mieux que le simple procès-verbal, forcément décevant, d'un concert : le concentré-bande annonce du film de leurs souvenirs. Mieux que l'impossible sélection des grands moments d'une tournée qui n'a dû compter que ça : des repères. Aux collectionneurs : l'album et le 45 tours qui vient le compléter fournissent, enfin enregistrés comme ils le méritent, des titres officiellement inédits jusqu'à présent. D'autres, qui n'attendaient qu'un " Born In The USA II " que l'anti-Rambo ne saurait leur offrir, comprennent sans douleur pourquoi ils avaient tort. Quant à lui, vraisemblablement bien embarrassé de son succès ingérable (un peu comme un empire trop vaste) et du statut de Robin du Rock qu'il n'a pas su refuser, tandis que sa vie change (une femme, des centaines de millions de dollars), tandis qu'on attend son prochain album au coin du même tournant que celui de Michael Jackson (va-t-il se répéter ? Va-t-il tout risquer, comme Prince ?), tandis qu'il doit se demander à quoi bon, bon Dieu, ses prochaines chansons vont bien devoir ressembler pour progresser en préservant tous les acquis du mythe que les précédentes ont créé, ce live a le mérite de régler tous les dossiers en retard, de récapituler dix ans de carrière, d'expliquer dix ans d'évolution et de signaler la fin d'un cycle. Grâce à ce live, le prochain disque que Bruce Springsteen ira enregistrer en studio, quelle que soit la date de sa sortie, pourra proposer n'importe quoi et surtout pas le Springsteen que l'on pouvait prédire. Grâce à " 84/85 ", le voilà libre de n'en faire qu'à sa tête : changer de thème, de son, de style. Pas forcément " avancer " - juste écrire et jouer en se foutant du reste. Sans discussion possible, ce live est bien le meilleur moyen qu'il pouvait trouver de se garantir contre la honte d'un " Born In The USA " - bis.
Ou plutôt, si quelqu'un voulait bien lui traduire ce qui précède, le meilleur moyen qu'il pourrait trouver de nous épargner la déception d'un "Born In The USA"-suite. Mais qui sait ? Peut-être ne nous a-t-il pas attendus ? Peut-être l'idée lui en en est-elle déjà venue ? Peut-être que les bacs des disquaires seront déjà remplis à l'heure où paraîtront ces lignes pleines d'inventions de Bruce Springsteen & the E Street Band - Live 84/85...