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CRITIQUE. Rock . Lundi sort «High Hopes», enregistré avec le renfort du guitariste de Rage Against the Machine.

Aucune tournée n’a été annoncée, mais on se voit déjà dans le stade, beugler à s’érailler la voix, l’œil mouillé et le sourire béat. Peut-être même balancer des bras, toute dignité remisée. Toujours est-il qu’en l’état, en CD à écouter à domicile, le nouvel album de Bruce Springsteen nous fait l’effet d’un cours de body pump infligé à un grabataire. Du moins dans sa première partie, où même American Skin-41 Shots, inspiré par le meurtre en 1999 d’un émigré guinéen par cinq policiers new-yorkais ayant tiré 41 fois, vire à la déferlante alors que Springsteen en a déjà livré des versions intimistes à frémir.

On se dit alors que «le Boss» et son E Street Band se sont fait boulotter tout cru par Tom Morello, l’ex-guitariste de Rage Against the Machine, omniprésent sur ce High Hopes. Les choses s’arrangent à partir du cinquième titre, Down in the Hole (Au fond du trou, c’est ça
!), avec sa voix partiellement floutée, intrigante trouvaille qui aurait mérité une plus large
exploitation. Springsteen a averti, High Hopes est une «anomalie» dans sa discographie. Un album de chutes de studio, de reprises et de morceaux donnés jusqu’ici en «live». Pas une invitation à un road-trip, ni un bilan sur la vie-l’amour-la mort, ni une proposition cathartique type The Rising en écho au 11 septembre 2001 ou l’avant-dernier Wrecking Ball post-Lehmann Brothers. Plutôt un patchwork dont le fan tirera lui-même les fils.

Notre pelote à nous : The Ghost of Tom Joad, The Wall et Dream Baby Dream. The Ghost of Tom Joad, chanson éponyme de l’admirable album faulknérien enregistré en 1995, justifie l’alliance Springsteen-Morello. L’amertume du laissé-pour-compte vire à la rage étincelante («Chaque fois que quelqu’un lutte pour être libre, regarde dans ses yeux,
"man", et tu ME verras»). The Wall relève des requiems springsteeniens. Un tribute épuré à Walter Cichon, musicien du New Jersey (mère patrie du Boss) qui jouait dans un groupe de rock local, The Motifs, et porté disparu au Vietnam en mars 1968 : «Vous étiez la meilleure chose que cette ville de merde ait jamais eue.» Dream Baby Dream, reprise du titre de Suicide, clôt l’album mais aurait pu, dû, l’ouvrir. Elle atteste la force de Springsteen, qui convertit tranquillement le nihilisme en espoir, le no future déglingué d’Alan Vega en hymne fraternel «yes we can». Toujours prêt au bras de fer, à 64 balais.