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Le 1er juillet 2000 au Madison Square Garden de New York, Bruce Springsteen terminait en beauté la première partie de la gigantesque tournée mondiale entamée au printemps 1999 en Europe avec son E Street Band. Une virée qui a démontré qu'une tournée de retrouvailles pouvait être autre chose que de la nostalgie.

Ce fut une tournée sans vidéo-clip, sans effets spéciaux et structures gonflables, sans site Internet (officiel du moins - les sites de fans sont légion), sans sponsors, sans tambours ni trompettes, sans nouveau disque à promouvoir, sans single, sans anniversaire foireux à célébrer (d'ailleurs, Springsteen a franchi en pleine tournée ces deux dates symboliques que sont l'an 2000 et ses 50 ans sans tomber dans le concert autocélébration à la Dylan ou Bowie ou dans le cirque à la Johnny Hallyday - ses 50 balais, il les a fêtés avec ses vieux potes durant un an et demi). Malgré ce manque évident de concessions aux artifices du rockbiz, trois millions de fans de par le monde se sont arraché les places de la tournée mondiale 1999-2000 de Bruce Springsteen and The E Street Band, d'avril 1999 à Barcelone (40 000 places vendues en moins d'une journée) à juin 2000 (dix shows sold-out au Madison Square Garden, soit 200 000 places vendues en quatre heures, le record pour cette salle mythique). Qu'avaient-ils donc, ces fans pas tous très jeunes ? Quelle était la promesse implicite de cette tournée?

Le bonheur de revoir cette incroyable machine de rock'n'roll qu'est le E Street Band au travail, de fêter les retrouvailles de ces ouvriers du rock avec leur fameux Boss, plus de dix ans après leur séparation. Des shows de trois heures toujours différents, avec plus de 120 chansons jouées en plus d'un an (entre 25 et 30 par soir, on imagine le taux de rotation). Pourtant, les quelque 150 concerts d'une tournée qui semble ne jamais s'arrêter - on parle de dates au Japon et en Australie à l'automne ainsi que des shows dans des clubs du Jersey - bref, ce Neverending Tour fut bien plus qu'une tournée de vieilles gloires. Rien de nécrophile, rien de pathétique. Ce fut au contraire la fascinante résurrection d'un groupe qui, de concert en concert, renaissait aux yeux de son public, dans une joie, une euphorie et une rage proprement incroyables. Ouvriers du rock, oui, car le E Street Band a repoussé ses propres limites lors de cette tournée - c'est simple, même à 50 balais, les musiciens jouent encore mieux qu'avant - atteignant une nouvelle maturité et s'ouvrant de nouveaux horizons. Mais plus encore, le triomphe de cette tournée est qu'elle est la première du genre (à notre connaissance) à transformer le genre galvaudé du revival tour en quelque chose de sincère, d'authentique, moderne, contemporain et tourné vers l'avenir. La renaissance du groupe évoquée sur scène par Springsteen lors des concerts du printemps 1999 - le reste de la tournée, il n'avait plus à le dire, il suffisait de le vivre - c'est aussi une façon de réaffirmer une foi lucide mais réelle dans "le pouvoir, la majesté, le mystère, le ministère du rock'n'roll " (évoquée dans la chanson "Light Of Day" avec un sermon dans lequel le Boss parodie, halluciné, les télé-vangélistes en ne promettant pas "la vie éternelle mais juste la vie, là, maintenant".)

La parole à ceux qui ne l'ont jamais

Car Springsteen et ses boys (and girl) y croient dur comme fer, au rock. Pas de cynisme dans leur attitude mais le sentiment que cette musique d'un autre âge, qui a changé leur vie (et sauvé pas mal d'autres) peut être encore utile et chargée de sens. Comme un prêcheur ou un croisé, Springsteen a donc sillonné le globe pour le sens du rock, parce qu'il a des choses à dire, parce qu'il pense que sa musique, toute fun qu'elle soit, peut servir à quelque chose et à quelques-uns. Pas sous la forme d'un prêchi-prêcha... mais en posant des questions plus qu'en apportant des réponses. L'agencement magistral et le télescopage de ses anciennes chansons (trouvant ainsi une nouvelle jeunesse) ont donné un sens nouveau à son répertoire. Que dire de l'enchaînement "The River" / "Youngstown" / "Murder Inc" / "Badlands", incroyable succession de tableaux sombres d'une Amérique de laissés-pour-compte. Au-delà de son incroyable puissance scénique - qui se donne autant ? - le talent unique de Springsteen réside dans un répertoire qui ne constitue finalement qu'un seul et même film en perpétuelle évolution, les vieilles chansons trouvant d'étonnants prolongements dans les nouvelles, l'ensemble formant un work in progress dans lequel les fidèles trouvent à chaque période de leur vie matière à identification, réflexion et inspiration. Mais à l'heure du E Business et d'une Amérique fière de sa renaissance économique (et qui ne semble plus guère vouloir entendre les mauvaises nouvelles), on pouvait pourtant se demander si les récits désenchantés de Springsteen et sa propension à laisser la parole à ceux qui ne l'ont jamais (comme dans "The Ghost Of Tom Joad") trouveraient leur place dans l'arène du rock grand public.

Une dimension plus universelle

Ceux qui se posaient la question ont obtenu une réponse le 4 juin dernier à Atlanta. Ce soir-là, Springsteen a débuté par une chanson intitulée "American Skin" (mais qu'il présente ce soir-là comme "41 Shot"- 41 coups). Tendus devant leurs micros, les E Streeters entament un à un le refrain, "41 shots'", comme une lamentation. Le premier est le saxophoniste géant (et noir) Clarence Clemons. Quant au public de Springsteen, il est quasi exclusivement blanc. Puis le Boss commence à chanter et raconte, sans le nommer, la mort d' Amadou Diallo, ce jeune vendeur de rue guinéen abattu le 4 février 1999 de 41 coups de feu (!) par des flics new-yorkais qui pensaient (soi-disant) que son porte-monnaie était un flingue ("Is it a gun ? ls it a knife ? ls it a wallet ?"). Ces policiers nerveux ont été acquittés par le tribunal en début d'année, au grand désespoir de la communauté noire mais aussi d'une partie des Blancs new-yorkais que l'impunité d'une Police toute puissante et couverte par le maire Rudoph Giuliani insupporte de plus en plus. Cette chanson n'est pas une protest-song à la "Hurricane". Springsteen n'accuse personne mais constate, pose des questions et raconte l'histoire du point de vue de ses personnages : "This is your life, it ain't no secret / The secret, my friend, you can get killed for living in your American Skin". Les flics ne sont pas cités, pas plus que Diallo car Springsteen élargit le fait divers vers une dimension plus universelle. Il se demande comment la société américaine peut engendrer une telle violence, d'où vient l'incompréhension entre les différentes communautés. Il y a de la peine, de la douleur, de la compassion et de la fureur rentrée dans cette chanson, incontestablement l'une des plus belles de son auteur.

Le pouvoir d' "American Skin" est tel que le premier soir, sans que personne ne l'ait jamais entendue, les spectateurs ont repris son envoûtant refrain en chœur. Que le public sudiste d'Atlanta fasse un triomphe à la prière dédiée à un jeune Noir assassiné de New York est déjà un exploit. Mais la réaction dithyrambique du public face à cette chanson inédite est proprement incroyable. Dans le New York Daily News, Chris Phillips (du fanzine Backstreets) évoque la rapidité avec laquelle les spectateurs sont entrés dans "American Skin" : "A la fin, le public chantait le refrain '41 shots'. C'est probablement la réaction la plus forte d'un public envers une chanson inconnue à laquelle j'ai assisté." Encore plus incroyable va être, les jours suivants, l'impact d'une chanson que presque personne n'a entendue, n'existant ni en disque, ni en radio, ni en vidéo-clip... mais dont l'onde de choc se propage jusqu'à New York où Springsteen doit se produire une semaine après Atlanta pour une série de dix shows sold-out au Madison Square Garden. Réagissant à "American Skin" (sans même l'avoir entendu), deux syndicats de policiers new-yorkais (traitant le Boss de "sac à merde" et de "tarlouze") invitent les policiers au boycott de ses concerts en tant que spectateurs et agents de sécurité. Quant au maire, en demandant de ne pas rouvrir certaines plaies, il impose tout simplement la loi du silence. De son côté, le représentant des policiers noirs new-yorkais soutient publiquement Springsteen, estimant "que c'est une honte que les artistes noirs n'aient pas utilisé leur talent pour soutenir la famille Diallo" tout en soulignant le courage de l'auteur de "No Surrender". Tandis que les éditorialistes se déchaînent (et ravivent la question de l'impunité et du pouvoir excessif de la police new-yorkaise), que plusieurs articles sont consacrés au racisme latent du NYPD et que le maire défend bec et ongles ses flics, Springsteen reste silencieux (à ce jour, il ne s'est toujours pas exprimé sur le sujet). Le 12 juillet, lorsqu'il entre sur scène pour son premier concert au MSG, il débute par un nouveau titre, un rock violent du nom "Code Of Silence", en surface l'histoire d'une relation personnelle qui foire, mais nul ne peut s'empêcher d'y voir de multiples interprétations. Le code du silence est-il celui qui empêche les autorités de révéler la vérité sur l'affaire Diallo ? le mutisme de la justice et de la police ? ou la détermination de Springsteen de ne pas dire autre chose que ce que dit sa chanson, de "laisser parler la musique" comme il l'a souvent affirmé ? Dans le Madison Square, les parents d'Amadou Diallo sont au premier rang, venus soutenir le chanteur. Ils l'ont publiquement remercié pour avoir ravivé la mémoire de leur fils et jeté ce pavé dans la mare la plus nauséabonde. Une demi-heure après le début du concert, Springsteen joue "American Skin' devant le public new-yorkais sans avoir cédé aux pressions. Il a raison, c'est la chanson la plus attendue de la soirée : le public lui fait une ovation invraisemblable, comme pour le soutenir dans la tourmente. Sur les sites Internet d'institutions comme Rolling Stone ou Billboard, les forums font rage. Springsteen a-t-il eu raison d'évoquer l'affaire Diallo ? Oui, selon une large majorité d'internautes se référant à des notions oubliées comme la liberté d'expression ou le rôle de l'artiste dans la société.

A la fin de '41 Shots', le public est submergé par l'émotion. La tension est évidente et Springsteen a gagné son combat. Seuls quelques spectateurs manifestent leur hostilité (ce ne sera plus le cas lors des concerts suivants). Et, comme pour mieux souligner l'universalité de la chanson, Springsteen l'enserre dans des titres anciens qui en renforcent la portée et retrouvent ainsi une nouvelle urgence : "Point Blank" (à bout portant), "The Promised Land", "Murder Incorporated" (La Multinationale du Meurtre) et plus tard un "Born In The USA" solo revisité en Delta blues hululé comme une terrifiante complainte. C'est donc ça être né aux Etats-Unis. Jamais le répertoire du Boss n'a sonné aussi juste, aussi pertinent, aussi actuel, Springsteen se permettant au passage de lever définitivement les doutes de ces malheureux qui avaient vu "Bom In The USA" comme un hymne nationaliste reaganien.

E Street vs E Business

Dans les jours suivant, les éditorialistes vont encore aller bon train, soulignant "le courage de Springsteen sous le feu" (Rolling Stone) et l'utilité de sa chanson : selon Anthony de Curtis, " 'American Skin' est un modèle de chanson politique intelligente(...). Comme l'exprime cette chanson avec puissance, il n'y a pas de 'peau américaine' (noire ou blanche, pauvre ou riche, flic ou simple citoyen) qui soit assez épaisse pour supporter la puissance de 41 coups de feu. Mais il semble que cette même peau américaine ne soit pas trop fragile pour recevoir les critiques d'un des plus grands auteurs / compositeurs américains. Le débat que la chanson a inspiré est nécessaire, que ce soit à New York ou dans l'ensemble du pays." De manière assez ironique, ces flics new-yorkais à l'esprit moins vif que leur gâchette auront, en s'opposant à la liberté d'expression d'un artiste, rendu un fier service au rock, rappelant que cette musique vieille de presque 50 ans pouvait avoir un sens, une utilité, faire réfléchir, émouvoir, ouvrir des débats, passionner. Bref, avec "American Skin", Springsteen a réaffirmé ce que sa tournée raconte depuis un an et demi : que le rock pouvait (un peu) changer le monde ou du moins aider à le regarder en face, que les mots et le cœur pouvaient compter davantage que le business, l'épate, la bidouille électronique ou Internet. E Street contre E Business... Enfin, elle a souligné le poids moral et l'importance de cet artiste dont une simple chanson, sans qu'elle soit même publiée, sans que personne ou presque l'ait entendue, ouvre un débat national. Depuis quand une chanson de Dylan, des Rolling Stones ou même de Neil Young, a-t-elle suscité telle polémique ? L'affaire "American Skin" est un rappel utile de l'importance du rock et de ses chanteurs dans notre société.

Le plus amusant de l'affaire, ces flics furieux l'ont oublié: Springsteen, il y a deux ans, avait participé à un concert de charité pour un policier du New Jersey abattu en traître. Mais ce qu'ils n'ont pas accepté, c'est que le plus emblématique des chanteurs blancs américains, le Boss en personne, ose pleurer un émigré guinéen. C'est oublier que les albums de Springsteen sont le plus souvent les chroniques des laissés-pour-compte du rêve américain, de "Darkness On The Edge Of Town" à "The Ghost Of Tom Joad".

Complice et fier

Et la preuve que Springsteen a gagné son pari, nous l'avons eu en arrivant à l'aéroport JFK de New York. A la douane, face à un douanier noir perdu dans sa mauvaise humeur et ses pensées, seule la réponse à la question "Pourquoi êtes-vous là ?" lui fit changer de visage : "Pour les concerts de Springsteen", lui a-t-on répondu. Son sourire soudain compréhensif, complice et fier de ce qu'on allait entendre nous avait fait comprendre que Springsteen avait gagné son pari : le boss des Blancs avait les Noirs avec lui.

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La dernière marche

"American Skin" n'est pas le seul exemple des risques que prend Springsteen dans ses prises de position : en avril, à Raleigh et à Charlotte, en Caroline du Sud, il a invité une association opposée à la peine de mort (People Of Faith Against The Death Penalty) à tenir un stand à l'entrée de la salle de concert. Sur scène, il a chanté "Dead Man Walkin' ", la chanson qu'il a composée pour "La Dernière Marche", le film de Tim Robbins, après avoir invité ses spectateurs à prendre connaissance de l'action de l'association. Fidèle à ses habitudes, il n'a pas demandé aux gens de penser comme lui - il est évidemment contre la peine de mort, une opinion largement minoritaire aux U.S.A. - mais de se renseigner pour mieux se forger un avis.