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Fin octobre, alors que des incendies dévastent le sud de la Californie, un peu plus au nord, à Oakland, un tout autre feu, pacifique celui-là, embrase les spectateurs de l'Oracle Arena « You can't start a fire without a spark », s'époumone, bondissant et en sueur, le guitariste-chanteur de 58 ans. La phrase est tirée de Dancing in the dark, tube 8O's enjoué livré en bouquet final d'un concert pourtant loin d'être placé sous le signe de l'insouciance. Peu importe que l'on distingue dans le public autant de cheveux blancs que de frimousses adolescentes, l'E Street Band, au grand complet en cet automne 2007, a gagné son pari : celui d'avoir préservé, plus de trente ans après Born to run, une énergie intacte et une prodigieuse pertinence. Les années 90 auront été une décennie de doutes et d'éclipses pour un Boss déboussolé par le triomphe trop lourd à porter de Born in the USA. Mais le troisième millénaire lui a redonné sa raison d'être : enchaînant albums et tournées comme un jeune loup, l'homme confie se sentir poussé par la nécessité de réagir, d'aller à la rencontre de tous ses compatriotes, qui, il l'espère, pensent comme lui : les Etats-Unis vont mal...
Depuis les sombres The Rising et Devils and Dust, enregistrés au lendemain du 11 septembre 2001, Springsteen cherchait en fait à renouer le dialogue avec son public, en tissant de nouveau ces histoires d'îndividus isolés, perdus ou rejetés, s'accrochant au rêve d'un autre monde. Ces mêmes chansons dont le lyrisme flamboyant, bâti sur les mots et les références les plus ordinaires, avait érigé, dans les années 70, cette extraordinaire bête de scène en champion d'un rock littéraire accessible et populaire. A l'époque, le rythme encore juvénile offrait une possibilité de rupture avec les carcans imposés, avec la fatalité. Trente ans plus tard, le rock et ses vétérans sont devenus des institutions. A se demander parfois ce qu'il reste des idées...
Ces derniers temps, Bruce Springsteen, père de famille responsable, horrifié de voir l'Amérique de Bush exploiter la politique de la peur pour sacrifier, peu à peu, les valeurs fondamentales de la Constitution, semblait sombrer dans la gravité. Aux disques sincères et engagés de son renouveau, il manquait cette fougue qui les privait d'éclat, d'universalité. Et cet irrésistible appel à la communion qui a toujours été au cœur de l'art de celui qui fut baptisé « le futur du rock'n'roll ». Le déclic, Bruce l'a renoué avec ses racines musicales et reste fidèle à ses indignations. Springsteen revient, plus éclatant que jamais. Nous avons retrouvé la plus abordable des rock stars après un concert fervent trouvé en se replongeant en 2006 dans ses racines, avec un album et une tournée folk-roots consacrés au répertoire du pape de la « protest song » Pete Seeger. Entouré d'une troupe de dix-sept musiciens, c'est dans un tintamarre festif que le Boss, au service des paroles d'un autre, a redécouvert les vertus d'un accompagnement débridé et rageur pour interpréter des récits où il n'est question que de lutte et de douleur. Et voici donc Magic, disque qui renoue avec la sève d'antan, frisant même en apparence la redite. En apparence seulement.
A l'instar de ces dirigeants manipulateurs qui font passer autant de mensonges pour des vérités (la « Magie » du titre), Springsteen est passé lui aussi maître de l'illusion. Derrière chacun de ces titres pétaradants qu'on jurerait optimistes, sourde une détresse, une vision noire du monde actuel. Un monde passif, aphasique. Qu'il convient de secouer. Réveiller les consciences, servir de porte-voix, telle est la mission à laquelle le « working class hero » du New Jersey s'est attelé avec un tour de chant construit comme une chronique des années de désolation outre-Atlantique. En attaquant pied au plancher avec le très excitant Radio Nowhere. Puis en jonglant entre nouvelles chansons et titres phares de ses disques majeurs des 70's, Born to run et Darkness on the edge of town, Springsteen livre une puissante mise en perspective de son œuvre. Et un message des plus clairs : le monde a changé, s'est durci, mais lui et son groupe sont toujours là, animés de la même vitalité, de la même foi.

"Je suis né avec la radio allumée"

L'Américain parle peu à la presse, par manque, dit-il, de nécessité. Le dialogue, il l'entretient sur scène avec son public, ou bien dans sa vie de tous les jours, avec ceux que la chance met sur son chemnin. Personnalité inaccessible, le Boss reste la plus abordable des rock stars. Le voir saluer longuement, avec générosité, à l'entrée de la salle de concert, les fans venus I'écouter est une scène rare. L'atmosphère en coulisse est à l'avenant Le gigantisme de l'organisation n'enlève rien à l'ambiance bon enfant qui y règne. L'accès à la loge de Bruce est d'ailleurs protégé par un immense... ours en peluche ! Une présence symbolique, en souvenir de Terry, homme de confiance disparu cette année. Springsteen reçoit, svelte et bronzé, courtois et chaleureux, attentif et concentré. Son débit est lent, son timbre doux, et il ponctue souvent ses longues phrases en riant aux éclats. De lui même, ça va sans dire.

- La vie avec l'E Street Band

« La situation est étrange, presque comique : imaginez dix personnes que vous auriez connues au collège et qui seraient toujours à vos côtés quarante ans plus tard. Il n'y a que dans le rock que ça existe. Pete Townshend (The Who) disait que c'était une malédiction : on monte un groupe un peu par hasard avec de drôles de types et, si tout se passe bien, votre destin est lié à ces mecs étranges pour le reste de votre vie... Me retrouver avec tous ces gars, après tant d'années, est important. Non seulement ils sont tous vivants, mais, en plus, en relativement bonne santé. On s'entend bien, la musique pète le feu, l'engagement est toujours total. Cela n'a rien à voir avec le business de îa nostalgie : nous sommes là, ensemble, parce que le groupe a sa pertinence, son utilité dans l'Amérique d'aujourd'huî... Chacun de nous, moi compris, a failli lâcher prise à un moment de sa vie. Mais il y avait toujours quelqu'un pour l'aider à se relever. Cette solidarité est notre force, et notre survie une source d'inspiration. »

- La tournée Pete Seeger

« L'expérience de jouer ces chan sons folks avec un grand orchestre a été capitale. Outre le fait de renouer avec le plaisir de jouer, ça m'a permis de me connecter avec les racines de la musîque américaine, qu'elles soient celtes, britanntques, françaises... La moitié de ma famille est d'origine irlandaise. Chanter Seeger m'a fait redécouvrir ces thèmes éternels du folk, toutes ces chan sons qui parlent de combat pour la survie dans un pays neuf, qu'on a choisi. Et puis je voulais sortir le folk du petit ghetto intimiste et intellectuel dans lequel il s'est un peu enfermé. Je voulais lui rendre sa vulgarité, son côté braillard, son côté braillard, comme au temps où il était joué dans des music-halls populaires face à un auditoire bruyant et aviné. Se faire entendre était aussi pénible pour les chanteurs que les efforts des personnages des chansons pour se faïre accepter. Je ne suis pas le premier à avoir voulu revitaliser le folk. Les Pogues l'ont fait admirablement avant ou, aujourd'hui, le groupe de New York Gogol Bordello. »

- En écoutant la radio...

« J'ai beau être Italo-Irlandais d'origine, îa musique traditionnelle n'a pas vraiment bercé mon enfance. J'ai été élevé au son du Top 40 à la radio, que ma mère écoutait du matin jusqu'au soir. Je suis né avec la radio allumée. Tous les tubes, tous les chanteurs défilaient dans ma tête. C'est pour cela que l'image de Radio Nowhere ("Radio Nulle Part") est si forte pour moi. Aujourd'hui, les sources sont devenues tellement multiples qu'il n'existe hélas plus de radios qui fédèrent tout le territoire. Combien d'émotions me sont venues de la sensation, lorsque j'entendais une chanson fantastique à l'antenne, que nous étions des milliers à la partager ? Aujourd'hui encore, entendre une de mes chansons à la radio me donne le frisson ultime. J'arrête la voiture, je monte le son et je reste un monent incrédule, dans une sorte d'extase. Ces quelques vers, par la magie des ondes, me permettent de parler à tant de personnes à la fois... »

- Gloire et modestie

« Le coup du chanteur humble et modeste, je n'arrive pas à croire que ça puisse faire illusion ! Pour monter sur une scène devant vingt mille personnes, il faut avoir un ego surdimensionné. Vous imaginez la confîance en soi et même l'arrogance que ça nécessite pour penser qu'on est suffisamment important pour capter l'attention des foules ? Quelle que soit la sincérité du propos, il faut être sacrément narcissique. Ça fait longtemps que j'ai perdu mes illusions sur la pureté de la motivatîon. Oui, je crois en tout ce que je dis et professe, mais je mentirais si je ne disais pas qu'avant de me soucier des autres ce sont d'abord les filles qui hurlaient devant les Beatles et la Cadillac rose d'Elvis Presley qui m'ont donné envie de faire ce métier. Ma chance, c'est de ne pas m'être arrêté à ça. »

- L'émotion partagée

« Les artistes qui réussissent à captiver un public sur la durée sont ceux qui sont perpétuellement rongés de l'intérieur. Ce mal-être, on pense toujours lui avoir réglé son compte dans sa dernière chanson, mais pourtant rien n'y fait. Pour moi, chaque jour nouveau est un pas de plus dans une forêt mystérieuse, inconnue. Ma position est privilégiée : je peux me confronter, au grand jour, à ces interrogatîons. Et rencontrer ceux qui ressentent les mêmes émotions. La première vertu de la musique est de soulager de la solitude, de l'isolement. Entendre une personne expri mer vos sentiments, c'est énorme. C'est pourquoi la pop ou le rock ont un impact inégalé. Il n'y a rien qui puisse toucher aussi fort en trois petites minutes. »

- La communauté rock

« Quand j'étais jeune, la communauté rock formait un tout. Aujourd'hui, elle a éclaté en des dizaines de catégories, de publics, du ronron "mainstream" aux plus radicaux des mouvements alternatifs. Mais, dans le fond, quand je vois les groupes que suit mon fils aîné, à 17 ans, je vois des gamins qui se cherchent une famille, un sens d'appartenance. Bad Religion, un des plus vieux groupes punk hardcore de Los Angeles, est formidable. Il brasse plusieurs générations de fans qui trouvent auprès d'eux un réconfort. Je me sens une affinité avec les groupes qui œuvrent dans ce sens : créer une communauté, aider les gens à se trouver, à se reconnaître. Quand les rock stars ont commencé à se murer dans leurs tours d'ivoire, le punk est venu dénoncer leur imposture. Et depuis, il y a toujours eu des types avec le cœur et l'intégrité d'un Joe Strummer (The Clash) pour remettre les pendules à l'heure. Pour moi, le défi sera toujours de veiller à rester du bon côté. »

- La psychanalyse

« Je viens d'un milieu prolétaire du New Jersey, où la psychanalyse n'existait pas. Ce ne sont pourtant pas les cas de troubles mentaux et divers qui manquaient dans ma famille... Vers l'âge de 30 ans, j'ai commencé à perdre les pédales, à tourner en rond. C'était juste après l'album Nebraska, au début des années 80. Je me suis dit : "II faut que je trouve une solution, ou je ne pourrai plus avancer." Il faut savoir qui on est, où l'on se situe dans le monde, pour pouvoir communiquer avec les autres. Je me suis donc engagé dans dix années intensives d'analyse. Jusqu'à ce jour, je reste en contact avec mon psy. Et ça m'a sauvé. Grâce à ce travail, je suis là aujourd'hui. Je pense que ça a cruellement manqué à tous les pionniers du rock : ces génies instinctifs qui ont été exploités, bouffés par leur succès ne disposaient d'aucune aide. La plupart ne s'en sont pas remis. Moi, j'ai appris qu'il ne fallait jamais baisser les bras et se battre pour protéger sa musique, son groupe, tout ce en quoi l'on croit. Pour moi, c'est un combat quotidien. »

- Et la France ?

« Avec les dernières élections, la France s'est rapprochée de l'Amérique que je dénonce. Comme dit la chanson de Jarvis Cocker que j'adore : "Cunts are still running the world" [traduction libre : "Ce sont toujours les sales cons qui dirigent le monde", NDLR]... Le public français a toujours été très particulier pour moi. Souvent, l'attention des gens me sidère : je me retrouve dans une salle monumentale, seul avec ma guitare acoustique, je parle et je chante en anglais... Et ils m'écoutent, chantent avec moi. Je me dis qu'on partage les mêmes idéaux. »