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Voilà un album attendu par certains pour le moins au coin du bois. Le succès des autres est toujours chose délicate à digérer et déjà le cliquetis des lames semble devoir faire office d'appareil critique. Ben voyons.

Il est vrai qu'avec le carton de Born In The U.S.A., le statut même de Bruce a fondamentalement changé, au point de nourrir tous les délires. A trop confondre, comme l'air du temps le leur suggérait paresseusement, le patriotisme du doute d'un Bruce avec le nationalisme revanchard d'un Ronald (ou d'un Sylvester), qui jadis le vénéraient comme un anachronisme binaire inespéré, un gardien des Tables quasi messianique à défendre toute poitrine découverte, n'ont pas hésité longtemps avant de sauter sur l'occasion d'un amalgame séduisant. Vieux fond gaulliste d'une atlantophobie franchouille où périodiquement, pour des raisons pratiques, se voit réactivé le poncif d'une Amérique revêtue des oripeaux du Diable. John Ford a connu ça. Clint Eastwood (bombardé depuis "cinéaste" - rires ) aussi, in extremis réhabilité par une vieille Europe retrouvant la vue. Des baffes, oui !

Que Bruce de son côté soit parvenu à gérer tout ça - les dollars affluant et la méprise s'enflant - est un autre problème. Rien n'est moins sûr. Lui habitué à cruiser incognito sur les quais du Jersey, de se retrouver en sauveur de la Nation, dernier rempart libéral face à une Angleterre gagnée par le Sida synthétique et l'infiltration communiste, nouveau Rambo musical et grand rédempteur du fiasco vietnamien, ça a dû lui faire drôle. Drôle ?

Des têtes moins bien faites n'y auraient pas résisté. Tunnel Of Love prouve, au moins, que la caboche était solide.
Deux solutions, en une alternative vicieuse, semblaient s'imposer : soit l'option Born In The USA II (on alimente la chromo et le compte en banque, mais aussi, par là même, la méprise - sans compter la redite honteuse), soit le plongeon-roots Nebraska II (on casse la chromo, on se fait plaisir et, accessoirement, on emmerde bien le Billboard et CBS), bien mince était la marge. Que dalle ! Contrairement à un Jackson qui, après une retraite zoophile, a choisi le cul-de-sac d'un Thriller II (sous la forme d'un Bad pas si good que ça), ne voilà-t-il pas que notre homme Bruce opte pour quelque chose comme une troisième voie. Ni Born 2, ni Nebraska 2, autre chose. Ni repli-roots canaille "à la Cougar" (putain d'album quand même), ni follow-up prévisible et monétaire. Une autre étape. Douze chansons sur l'amour (pas des "chansons d'amour" !),douze déclinaisons thématiques allant du rock squelettique et rageur (Ain't Got You) à la production-FM magnifique (Brillant Disguise - le single), sans aucune unité purement commerciale, douze titres lâchés dans la nature à la discrétion de l'appréciation du public. L'état des lieux 87. Bruce en jeune marié, jouant la carte du tendre, pour un album intégriste, quant au point de vue, mais où chacun pourra retrouver - et récupérer - à loisir son Brucie préféré. Qui sur la foi de l'emballage, qui sur une rime formidable… Le disque de tous les Bruce.

Pas de sax sur ce disque - il n'est pas crédité "BS & The E Street Band", uniquement "BS", les membres du groupe étant convoqués (sauf sur trois titres purement solo) par un, deux, trois ou plus, mais jamais ensemble - avec un Clarence Clemons, trade-mark du Springsteen-sound épique, utilisé à contre-emploi sur un titre unique (When You're Alone) aux… backing-vocals ! Seul Weinberg (mais il est vrai que Bruce n'est pas un batteur né), cogneur impénitent et indispensable, tire sa frappe du jeu en réglant la majorité des titres. Étrange. Comme si, parti sur les bases jansénistes d'un nouveau Nebraska, on avait progressivement glissé d'une maquette jusqu'au-boutiste à un album plus accessible, mi-acoustique mi-électrique, avec çà et là des fioritures ajoutées in extremis (orgue, chœurs…) pour arrondir les angles et adoucir la sauce raunchy de titres qui, du strict point de vue de leur composition, semblaient destinés à être servis sans vaseline, Bruce et son entourage immédiat (Landau, CBS…) se mettant d'accord sur un fifty-fifty raisonnable - "Je vous file quatre hits mais le reste me regarde". D'où sans doute ce rappel des troupes en ordre dispersé. Tant il est vrai aussi que le Bruce 87 (sans qu'on ait aucunement besoin de l'en dissuader), ne pouvait refaire Nebraska. Parce que l'homme a changé, qu'il sait désormais faire autre chose et qu'il aime ça, comme ce Tunnel Of Love (la chanson) hautement symbolique et bourrée d'effets sonores, avec sa batterie clinquante et ses arrangements à la limite du rock, la vraie (et seule) bizarrerie du disque, symptomatique de nouvelles voies à explorer. La vieille garde dira que ce n'est pas son Bruce. Mais pour elle, il y a aussi Cautious Man, Two Faces (sublime) ou Walk Like A Man - sans compter les concerts à venir. Bruce a désormais plusieurs facettes, il faudra s'y faire. Moins désespéré, plus optimiste, mais le talent intact.

Le "futur du rock'n'roll" est devenu son présent. A d'autres de faire le boulot.