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De grâce et pour votre salut, essayez ce truc, filez chez votre disquaire, exigez qu'il mette sans délai sur sa machine un morceau qui s'appelle "Candy's Room", le quatrième de la première face du dernier disque de Bruce Springsteen. Épelez, insistez, cassez tout. parce que la chose qui vous sautera alors aux oreilles. vous n’en aurez jamais entendu d'aussi formidable. Allez-y sans carton, allez-y sans crainte, rien, mille fois rien ne pourrait vous propulser à cette puissance vers les firmaments de la Nuit de St Jean, et vous y accrocher pour toutes les nuits qui suivront la première . Car Bruce Springsteen éclatant dans la chambre de Candy comme un tigre tombé dans la fosse où crève sa harde, c'est la plus géante, la plus décisive, la plus cinglante giclée d'éructation vitale que le rock'n'roll ait connue depuis... aaah mais ces comptes-là ne valent même plus.
Et j’en témoigne, "Candy’s Room" n'est qu'un neuvième de "Darkness On The Edge Of Town", ce qui signifie que les huit autres parties du disque s'épaulent et se bousculent sur le même ton, à le même démesure. Et c'est cette primordiale, cette essentielle qualité d'émotion furieuse qui FAIT 50 % de Bruce Springsteen, un homme aux yeux duquel ne pas décevoir commence par ne pas déchoir. Ainsi n'hésitez pas, goûtez le linceul de Candy, et le reste, tout le reste, et le bonhomme après vous prendra par surcroît. Je dis prendre, parce qu’il s'agit purement de passion, parce que des gens capables de vous insuffler cette sorte de passion-là, évidente, énorme, et qui grandit si vite, vorace et dévorante, vous savez qu'il s'en présente un minimum, menacé, et que le seul geste qui vienne c'est de foncer dessus, tête baissée, tripes serrées. Car après s'être simplement laissé toucher, le crâne en bondit et le ventre en pète d'en vouloir toujours d'avantage. Qu'on me pardonne pour la littérature vermoulue, hantée, mais Bruce Springsteen, c’est encore plus que du rock'n'roll. Quoi alors? Pire, plus dangereux, plus nocif, un rocker absolu rongé, dominé par la jouissance de vivre, un type qui résulte littéralement de conflagrations entre New York et Baudelaire, James Dean et Lou Reed, beaucoup de bruit et un peu de silence. une bouffée d'amour malade dans fatras d'absurde à tout prix. C'est dingue, cancérigène et diaboliquement régénérant. A tout prix, encore.
Peut-être certains d'entre vous savent que Springsteen a déjà fait des disques, des tournées, des fidèles, qu'on a parlé de lui, fait de l'argent, des bobards et des théories niaiseuses sur lui, et tout les autres s'en doutent bien, à lire cette meurtrissante chronique, Le dernier album remonte à presque trois ans. Il s'appelait "Born To Run", c'était bien mieux qu'un monument, le coup de boule d'un gang rendu féroce par la cons- cience de sa valeur, l'intensité de sa jouissance. La débile industrie s'est emparée des effets, elle a voulu s’en servir comme d'un pilon, et toutes les oies du monde, suspicieuses, puis jalouses, puis torves et haineuses, se sont mises à japper pour enterrer le trouble-fête, leur misérable java toujours pesante au moindre mouvement, toujours triste quand le bon orage s'apprête à les laver. "Born To Run" était un disque sensationnel, où les guitares claquaient comme Steve Cropper aurait rêvé, où la voix de Bruce chevauchait à cru d'irréprochables mélodies guerrières, où un saxo monstre vagissait pour plus d'effroi sur les côtés, plus de chaleur devant. Ça parlait, ou plutôt ça bramait à propos des rues, de la nuit, des lumières, de la vitesse, des bagarres et des étreintes qu'on se paie uniquement quand on veut. Et Springsteen et sa bande, des Sauvages et des Innocents rameutés depuis l’adolescence dans une rue Est d'Asbury Park, New Jersey. en connaissaient long comme les deux bras sur la question, leur existence et celle du rock qu'ils jetaient en pâtures dam de magnifiques holocaustes sur scène.
Mais en 1975, les temps n'étaient peut-être pas assez murs, contrairement aux affiches de l'industrie qui s'en vexa, et pour les gloussements des oies, dont les malheurs commençaient juste de s'annoncer. Springsteen et les siens, blessés, ont regagné leur tanière et le dernier mot fut celui qu'on aurait dû lâcher tout de suite: confiance. Tout ce gâchis est maintenant abondamment gâché par la new wave, et puis tant pis, puisqu'aujourd'hui les ailes du géant ne l’empêchent plus de s’envoler. Pardon encore - mais tout cela devait être dit - nous voici au fait. " Les Ténèbres aux Frontières de la Cité". Vous voyez que le décor n'a pas changé, que les angles sont les mêmes, à peine les ruelles plus sombres et les silhouettes plus vives. Un ami (tous les auditeurs se fendent immédiatement d’un avis, bel augure) s'est exclamé :" Incroyable, on dirait un film, un film halluciné, plus profond encore que "Born To Run", plus évident, plus fort. Et un autre : "La musique s'octroye le culot d'être plus spontanée que l’autre fois." Vrai, dès "Badlands", l'introduction qui reprend les arguments où ils étaient voilà trois ans, et qui les mord, les malaxe, parce qu’il n’est pas d'alternative à la musique qu'on fait quand on ne fait qu'elle. Simplement, la batterie sonne plus sobre, plus lourd, pis que chez Spector le Mentor, et le roulis terrible du groupe qui se ramasse pour les reprises s’est aggravé, et la voix de Springsteen surdéterminée, majestueuse, impérieuse comme le retour d'un peu de vérité déboule en triomphe.
Ce coup-ci, ça y est, il chante mieux que Presley. Je ne délire pas, et juste après, sur "Adam Raised A Cain" un rhythm 'n' blues possédé, il surclasse Burdon, et ensuite, dans une séminale ballade "Something In The Night", c'est John Lennon qu'on oublie. Et je donnerais cher pour observer les masques des imitateurs fondre sur "Promised Land" ou "Prove It All Night" . Derrière Bruce, autour de lui, à l'arrachée, les durs de la rue Est balayent les scrupules passes, et tout le Gang soudé comme la Brigade Légère sous les redoutes de Sébasto peut enfin s'offrir l'ultime joie de charger à son pas, qui est le plus infernal que j'aie jamais souhaitée ! Et Springsteen, sûr de sa manchette s'autorise une courte halte autour de l'Usine où peinent et crèvent les pères des rockers, juste avant de reprendre la tête et de mener l'assaut vers on ne sait plus quel but. Où en est-il dans cette chevauchée fantastique? Les mots peut-être vous aideront à suivre. Mais vous aurez bientôt compris que le son est jeté, et que Bruce désormais. ne s'arrêtera plus. Sauf à l'orée du jour pâle. Rien ne ralentira sa course. à notre péril A tout prix, merci et salut.

François DUCRAY.

Merci à Wild Heart, Claudine et Chris64!