Presse - TV - Radios


A Rock & Folk, on ne reçoit plus que deux sortes de lettres : " Bruce Springsteen n'est pas Dylan ", ou alors : " Pourquoi vous énerver à propos de ce Bruce Bidule que CBS veut faire plébisciter aux innocents consommateurs ? ". Alors, c'est comme si toute cette révolution journalistique, toutes ces couronnes tressées par les critiques avaient enterré Bruce Springsteen ? Est-ce dommage ?

Certainement, l'homme bouge encore. A Londres, il a réduit en miettes le matériel de promo de sa maison de disques et interdit sa distribution de 20 000 badges " J'ai vu le rocker du futur à l'Hammersmith Odeon - Bruce Springsteen, The Future Of Rock'n'Roll ". Mais d'abord, qui a eu l'idée de ce slogan ?

Genèse : Clive Davis avait signé quelques futurs talents au moment où ça ne coûtait rien de les laisser grandir à l'ombre du building CBS de 52nd Street, N.Y. L'un d'eux, Bruce Springsteen, avait réalisé deux disques en 73 et 74, et la Columbia une apparente mauvaise affaire : le premier, GREETINGS FROM ASBURY PARK, N.J. avait fait une magnifique carrière chez les soldeurs et était encore réputé in-ven-da-ble en septembre 75. La mise à la porte de Clive Davis rejeta le cas de Bruce Le Bonnet sur la balance. Et puis un ponte décida qu'au point de gaspillage où on en était, on allait lui laisser une dernière chance. Mais aussi lui donner un producteur, un vrai.

Et c'est sur la personne de Jon Landau, ce même gros rock-critic à qui nous devons le meilleur album des MC5, le flamboyant BACK IN THE U.S.A., que le choix se porta. Or , ce Landau-là est le même heureux rubricard de Rolling Stone qui se répand bi-mensuellement en de profondes pensées sous l'invariable titre de "Positively 84th Street". Et juste avant la sortie du disque, dans la tradition du génie satisfait et qui ne s'oublie pas, il écrit un paveton intitulé : " J'ai vu le futur du rock, et Bruce Springsteen est son nom ! " Trop beau pour être vrai. Et voilà la troupe des phoques des publicitaires CBS qui embouchent leurs clairons et leurs buccins pour corner la sortie de BORN TO RUN. Et Time et Newsweek sautent sur l'occasion d'avoir l'air d'y comprendre quelque chose (une fois n'est pas coutume) : ils mettent tous deux Springsteen en couverture. (Ce qu'ils ont fait de par le passé pour Dylan et les Stones, certes, mais aussi pour le BAND, sans que personne ne songe à hurler à la "récupération".) Bruce, c'est comme la sacro-sainte bouffée d'air frais, sauf que cette fois elle a l'air oxygénée. Soupir de soulagement général au volant : ce dont le rock a le plus besoin, c'est d'une nouvelle tête qui le changerait un peu des 6 superstars dont on connaît la moindre ride ou la plus petite absence de pensée depuis 10 ans.

Là où le cher public décroche, c'est quand il évoque le talent réel de gens comme Elliott Murphy et Jackson Browne ou de groupes comme BIG STAR, dont on ne parle pourtant jamais. Et bien sûr, qu'ils réunissent toutes les qualités. A une exception près : leur compagnie de disques n'a aucune espèce de considération pour leur travail et les laisse moisir dans l'anonymat. Mais le rock, c'est l'adéquation entre la création subtile et nécessaire des artistes et la promotion de la maison de disques. Et c'est pourquoi il y a une si grande différence entre Steve Miller et Johnny Winter, les PRETTY THINGS et les ROLLING STONES, Todd Rundgren et Bruce Springsteen.

Cela posé, voici les deux premiers disques de Springsteen désormais disponibles jusqu'au fin fond de l'hexagone. Le premier, c'est un scandale, vous allez voir, il n'est pas excellent. Oh, on retrouve la voix (à condition de la connaître) mais moins ferme, moins assurée. Derrière il y a un groupe, lui aussi un petit peu jeunot.

THE WILD, THE INNOCENT & THE E STREET SHUFFLE procure la même sensation première de très humaine fragilité. Mais cette fois, il y a eu maturation. L'univers très personnel du chanteur-guitariste n'a pas changé, pourtant : il est né et il a grandi dans l'une des 6 villes les plus irrespirables de l'Occident, je le sais, j'y suis passé. Asbury Park. Une ville-banlieue, avec un bord de mer qui ressemble à une décharge à ordures, un casino planté au milieu d'un luna park vital pour tous les teenagers : néons, grande roue, manèges, le " Jungle Land ", cet endroit où les unions se décident et où les vies se perdent sans romantisme superflu.

Tout ceci dans une atmosphère puante que les bagnoles climatisées fendent en chuintant. Inferno. Seulement Springsteen revendique cet endroit dans ses disques, il en fait la toile de fond de ses chansons. Et là, rien ne va plus : aux USA, dire qu'on sort du New Jersey c'est déjà inexcusable (c'est le seul Etat qui n'a pas d'équipe de base ball), d'Asbury Park c'est du suicide. Et ça vous explique les efforts de la Columbia pour faire reluire tout ça " décemment ". Et elle n'a pas tort. Le second LP est réellement intéressant : comme BORN TO RUN, il conjugue ces lyrics incroyables avec un groupe fréquentable. Ce groupe de la rue Mi (yuk ! yuk !) combine la liberté swinguante du jazz avec le beat et le drive du bon rock. Les paroles sont sans doute ce qui s'est fait de mieux dans l'esprit fifties depuis les pionniers du rock'n'roll. D'abord il y a un jeu avec les mots enjolivés tel que les beatniks en ont inventé les règles. Ca parle de " flashing guitarzz ", il y a des boursouflures, des mots-clefs qui reviennent, " road ", " death ", " love ", " street life ", etc… Et tout cela ne serait que l'œuvre d'un faiseur s'il n'y avait cet esprit cher au thriller pour faire la soudure et nous révéler la personnalité de Sprinsgsteen. Car il raconte (sans prendre parti le plus souvent, d'où cet air presque détaché) des histoires éternelles : d'abord il y a la rue, là où les femmes sont belles et inabordables, les coups éventuels nombreux. Et puis il y a la chambre, là où elles se remaquillent et où l'on souffre. Et en plus du luna park, il y a la présence de New York (une centaine de miles away), le train qui vous amène vers la liberté, Broadway, topless bars, la libération à portée de la main. Et Patti Smith qui vient elle aussi du New Jersey le chante également : " I'm gonna go to New York City on that train / And be somebody / And I'll never return, no ! " ("Piss Factory").

Une fois ces précisions abattues sur la table, il vous reste un disque à découvrir : THE E STREET SHUFFLE. Pas de recettes. Il suffit de le passer deux fois et vous entrez dedans. Ou plutôt l'inverse. Car il y a des arrangements kaléidoscopiques. Et cette face deux qui est un drôle de merveille se termine par un méchant chef-d'œuvre, "N.Y.C. Serenade" et son conseil gratuit : " Walk tall / Or baby don't walk at all ". Killer, et certainement plus proche de Van Morrison que de Bob Dylan, si l'on tient aux arbres généalogiques.

Et déjà il se trouve des gens bien snobs pour préférer cet album à BORN TO RUN. Vous voyez, ce genre " pas dupe et branché avant tout le monde ". C'est incroyable, non ? BORN TO RUN est un semi-concept album fermé sur lui-même. Il abandonne les arrangements des cuivres pour libérer l'énergie d'une guitare façon WHO, technologique et froidement propre. Plus 76 que le précédent. N'empêche que si l'on aime l'un et pas l'autre on est sourd : où trouve-t-on ce son unique, cette résonance à vous faire croire que Bruce Springsteen enregistre dans les couloirs du métro ? Et personne n'avait imaginé ni réalisé quelque chose d'aussi violemment urbain depuis le VELVET UNDERGROUND.

Merci à JC !