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Depuis dix ans, au grand dam de la presse, il était resté quasiment muet. A Bercy, entre deux balances, c'est un Bruce Springsteen serein et décontracté qui a accepté de répondre aux questions de Libération.

Le dos tourné à la salle vide, Bruce Springsteen entame les premières notes distordues de "la Bannière étoilée", hymne des Etats-Unis d'Amérique jadis électrocuté à Woodstock par Jimy Hendrix, et avec lequel il introduit désormais son aussi célèbre "Born in the U.S.A.". Puis il revient vers l'avant de la scène et écrase une pédale de volume qui déclenche une onde de fréquences basses qui vibre dans l'atmosphère à la manière d'un morceau de My Bloody Valentine. Un couplet rapide, pour tester les "plops" et les "plocs" de son micro, quelques interrogations rapides en direction du sonorisateur, et le voilà qui repose sa guitare contre le praticable de la batterie et nous fait signe de le rejoindre au bord de la scène, où il s'accroupit. Le regard est clair et franc, le sourire et la décontraction non feinte typiquement américains. Jeans noirs, chemise brune, il tend la main et, déjà, c'est parti. Une interview à Rolling Stone pour la sortie de "Born in The U.S.A.", une autre à la télévision américaine alors reprise dans les Enfants du rock, l'homme n'est pas disert.

Le monde entier attend de savoir pourquoi le E. Street Band n'est plus là...

Le monde entier attend de savoir pourquoi le E. Street Band n'est plus là... On ne peut pas toujours faire la même chose. Cela faisait vingt ans que j'avais le meilleur groupe du monde, avec lequel j'ai connu des moments, des années inoubliables. Mais j'avais besoin de sang frais, de renouveau pour mes nouvelles chansons, et aussi pour revitaliser, libérer les anciennes.

Mais où est la différence ? On n'a pas le sentiment de découvrir un autre son...

Je dirais qu'il y a plus de guitares et moins de claviers. Roy Bittan est seul, maintenant. Et bien sûr, il y a plus de chanteurs, donc des harmonies plus larges et variées, qui tirent vers les spirituals, le gospel et la soul. Tous ces éléments étaient déjà présents dans le E. Street Band, mais là, ils ont été mis en avant. Chaque fois que l'on change un musicien, on crée un déséquilibre, qui engendre un équilibre nouveau. Chacun a son style, un esprit différent. Il n'en est pas deux pareils. J'étais encore gamin quand j'ai commencé à jouer avec les gars du E. Street Band, et, pendant toutes ces années de bonheur, je ne leur ai jamais été infidèle. Puis j'en suis arrivé au point où j'avais besoin de me remettre en question, de voir ce que d'autres musiciens pouvaient m'apporter. A ce stade, pour retrouver l'inspiration et la motivation nécessaires à continuer dans l'esprit dans lequel j'ai toujours rencontré mon public, il me fallait prendre des risques.

Toute l'Amérique s'inquiète de l'insuccès de vos deux nouveaux albums. Vous-même avez plaisanté à ce propos récemment. Ce rejet ne vous affecte-t-il pas ?

Ce qui m'angoisserait, c'est si j'avais l'impression de ne plus être à la hauteur de ma tâche, de ne plus écrire d'assez bonnes chansons. L'essentiel, pour moi, c'est d'exprimer des choses que je n'avais pas encore dites, d'aller plus loin, de chercher sans cesse. Or, là, j'ai le sentiment, surtout dans "Lucky Town", de m'être attaqué à des thèmes vierges. Mes personnages poursuivent leur apprentissage. Si vous étiez le passager du gars de "Born to Run" ou de "Thunder Road" en 1975, vous devez le reconnaître dans "Living Proof", avec son fils, sa fille et toute sa famille. Je suis resté fidèle à ces gens, à leurs idées, leurs idéaux, leurs voyages, leurs errances. C'est ce qui m'importe le plus. Bien sûr, ensuite, comme chacun, j'ai envie que les disques se vendent, que les gens les aiment, les chantent. Mais c'est secondaire. Je préfère être fier de mon travail et rejeté que numéro un avec quelque chose qui ne me satisferait pas. Je fais ce métier depuis longtemps, j'ai gagné beaucoup d'argent, j'ai eu beaucoup de succès, je me suis vraiment éclaté. Ce qui me donne envie de continuer, c'est la musique pour elle-même, cette urgence, ce désir de vivre intensément. Pas les à-côtés.

Cette attitude n'implique-t-elle pas un avenir comparable à celui de Bob Dylan, loin des hit-parades ?

Tout dépend ce qu'on veut. Mais on ne dure pas une vie entière en compulsant le Billboard toutes les semaines pour voir où est son album, comme je le faisais quand j'étais plus jeune. C'est très excitant, ce sens de la compétition et de la victoire. Mais, en grandissant, on change de préoccupations, et non seulement ce n'est plus aussi important, mais les choses dont on parle n'intéressent plus tout le monde. Les tops n'ont jamais été ma préoccupation. Bien sûr, j'ai voulu le succès. Mais l'essentiel, c'est cette chasse à l'esprit, comme la nuit, quand on tente de faire se manifester ce qu'on sent présent dans une chambre. La seule chose qui compte alors, c'est ce que l'on ressent au tréfonds de soi, et que l'on parvient à communiquer aux autres. Bob Dylan en tout cas, a toujours été mon guide. Et certains de ses disques les plus récents, comme "Oh Mercy" et "Series of Dreams", me touchent directement et profondément. Si j'étais capable de pareille longévité, ça vaudrait tous les numéros un de la terre. Le reste n'en vaut pas la chandelle.

Le problème, c'est que, aujourd'hui, le rock est devenu la culture majoritaire...

Malheureusement, on n'y changera rien. Le monde est comme ça, maintenant. Je ne veux pas devenir un vieux con qui rouspète tout le temps que c'est trop ci ou trop ça, et ça l'est pourtant sûrement. Mais le rock fonctionne à beaucoup de niveaux. Quand je retourne dans le New Jersey, il y a toujours autant de bars, de bons groupes qui jouent les soirs de week-end devant une centaine de personnes. Ça existe encore. Mais, dans le même temps, il est insupportable d'entendre son morceau favori vanter une marque de caleçons. Ça me rend fou, mais je n'y peux rien. J'aime des groupes énormes, et autant d'inconnus. La notoriété n'est pas un critère. C'est à chacun de veiller à son intégrité personnelle. On est toujours déchiré entre vérité et occasions.

Ce dilemme cornélien est précisément au cœur de vos chansons, de "The Price You Pay" à "With Every Wish"...

C'est la condition humaine. Il faut l'accepter. J'aime ce que je fais passionnément, et pourtant, cela implique un certain nombre d'aspects que je déteste. C'est très désagréable d'être coursé dans toute la ville, où que j'aille, par exemple. Mais ça vient avec. Je suis béni. Je voulais jouer de la guitare, j'en joue. Je voulais trouver un public, l'atteindre, l'entendre, et c'est arrivé. C'est si formidable qu'il serait sot de geindre.

Nul regret ?

Aucun, vraiment.

Merci à Olivier!