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Classé par le magazine Time parmi les leaders d'opinion les plus influents des Etats-Unis, le « Boss » a toujours fait preuve d'une conscience sociale aiguë. Aujourd'hui en tournée mondiale et de passage à Paris ce vendredi soir au Parc des Princes, Springsteen ne cache pas son soutien à Barack Obama. Parcours d'un artiste de plus en plus engagé.

springsteen

Bruce Springsteen a voté. Pour lui, c'est Barack Obama. « Il dépasse les autres de la tête et des épaules », estime le rocker de 58 ans, dont l'actuelle mégatournée revêt, comme toujours avec lui, les dimensions d'une campagne électorale : 30 Etats américains visités depuis presque un an, près de 100 concerts. Et maintenant... l'Europe, avec escale à Paris, ce 27 juin, au Parc des Princes. « Le sénateur Obama, écrit-il sur son site officiel, brucespringsteen.net, parle d'une Amérique telle que je l'envisage dans mes chansons depuis trente-cinq ans : une nation généreuse, dont les citoyens sont désireux d'affronter de manière nuancée des problèmes complexes ; un pays préoccupé par son destin collectif ; un endroit où personne ne vous écrase et où personne n'est laissé de côté. » L'antiportrait de l'Amérique de George W. Bush.

Sur scène, le « Boss » enfonce le clou, avant d'attaquer les premiers accords de Magic, la chanson-titre de son dernier album, une ballade qui évoque la dérive « orwellienne » de son pays : « En Amérique, nous vivons à une époque où les mensonges tiennent lieu de vérités et où les vérités sont présentées comme des mensonges ».

Cela peut-il suffire à éradiquer l'idée fausse, encore en vogue en France, selon laquelle Springsteen serait un patriote braillard, conservateur et républicain ? Pas sûr. Ce vilain cliché remonte aux années 1980, du temps où Bruce Springsteen et... Ronald Reagan connurent simultanément leur apogée, au box-office pour l'un, en politique pour l'autre. En 1984, l'ancien acteur devenu président, en campagne pour sa réélection, détourne Born in the USA, dont il confond sottement le refrain avec un hymne nationaliste. En réalité, ce succès - musicalement guère représentatif du répertoire springsteenien - dénonce la guerre du Vietnam et ses conséquences sur la société. Un thème que l'on retrouve aujourd'hui, mais appliqué à l'Irak, sur le titre Long Walk Home.

Columbia

A 58 ans, Bruce Springsteen, auteur-compositeur et guitariste, s'est imposé depuis longtemps comme une référence dans l'univers culturel américain en tant que chroniqueur de l'Amérique des cols bleus, du monde ouvrier, des héros anonymes. Des thèmes à nouveau présents dans Magic, son dernier album, sorti le 2 octobre 2007.

Il s'est longtemps tenu à distance de la politique

A l'époque, Springsteen dément toute affiliation politique. Mais le mal est fait. Le leader du E. Street Band est catalogué ré-pu-bli-cain. « Borné dans les USA », titre même le quotidien Libération, aveuglé par un antiaméricanisme primaire. Et peut-être aussi par un certain snobisme qui, aujourd'hui encore, consiste à célébrer le « revival » de Patti Smith en ignorant que Because the Night (1978), le tube qui fit la gloire de la chanteuse, est une composition de... Springsteen. En 1985, « Brou-ouce », en chemise à carreaux de bûcheron, aggrave son cas : il joue sur scène devant une bannière étoilée. Dans les années 1960, son maître Dylan l'avait fait avant lui sans que personne le soupçonne de nationalisme...

Fils d'un chauffeur de car et d'une secrétaire, l'auteur de Rosalita, de Thunder Road ou de Point Blank n'a pas grandi dans un environnement particulièrement militant et s'est longtemps tenu à prudente distance de la politique. En dehors de concerts ponctuels contre le nucléaire (No Nukes, en 1979), le régime d'apartheid sud-africain (Sun City, 1985) ou les violations des droits de l'homme (Human Rights Now, 1988), l'engagement de Bruce Springsteen se limitait à l'expression de sa conscience sociale aiguë, laquelle imprègne toute son oeuvre, en particulier depuis l'album Nebraska (1982). « Bruce ne croit pas que les gens fondent leur opinion à partir des déclarations de musiciens ou d'acteurs, observe Elysa Gardner, rédactrice en chef culture du quotidien USA Today. Il pense que les artistes peuvent être utiles à la marge. Mais que leurs prises de position peuvent également avoir un effet négatif si elles ne sont pas mûrement réfléchies et formulées avec prudence. »

Cinq albums à la Une

The Wild, the Innocent and the E. Street Shuffle (1973). Aux sources du Boss. Un big bazar pop aux influences swing-jazz. A des années-lumière de Born in the USA.

Born to Run (1975). Incontournable. L'album qui a propulsé « Brou-ouce » au sommet. La quintessence du E. Street Band.

The Ghost of Tom Joad(1995). Acoustique. Le deuxième album d'une trilogie sociale, après Nebraska (1982) et avant Devils & Dust (2005). Sombre et puissant.

Hammersmith Odeon London(2005). En concert. Excellente prise directe de la tournée de 1975, exhumée trente ans plus tard. La « bête de scène » en direct-live.

The Seeger Sessions(2006). De l'énergie pure. Les chansons du père de la folk, Pete Seeger, revisitées par le Boss et... 17 musiciens ! Un joyeux tintamarre.

Cependant, il y a quatre ans, il change son fusil d'épaule. Convaincu que l'administration Bush a tué une certaine idée de l'Amérique - celle d'un pays où même les sans-grade et les losers magnifiques de ses chansons peuvent croire à la rédemption - le « Boss » sort de sa réserve. A la tête d'une coalition de rockers baptisée Vote for Change (Votez pour le changement), il condamne l'intervention en Irak. Et appelle à voter John Kerry. Cette année, Springsteen se contente d'un sobre message de soutien à Barack Obama sur son site Internet. Et détaille son choix lors de rares interviews, par exemple au magazine Rolling Stone : « Lorsqu'on se souviendra de la présidence écoulée, c'est un sentiment de honte qui prédominera. Ecoutes téléphoniques abusives, détentions illégales, reculs démocratiques : la plupart des Américains n'imaginaient sans doute pas que leur pays basculerait un jour aussi loin à droite », se désole celui qui est resté fidèle aux consignes de vote de sa maman.

Rédacteur en chef du magazine trimestriel indépendant Backstreets et du site Internet du même nom, dédiés à la vie et à l'oeuvre de Springsteen et du E. Street Band, Christopher Phillips n'en croit pas ses oreilles quand on lui apprend qu'en France l'image du « Boss » n'est pas nécessairement celle d'un intellectuel. « Mais c'est l'un des meilleurs observateurs de la société américaine, répond-il à propos de celui que le magazine Time a classé, en mai dernier, parmi les leaders d'opinion les plus influents des Etats-Unis. Bruce est tout simplement l'un des "hommes d'Etat" du rock'n'roll, tout comme Neil Young et Bob Dylan. » Exagération ? Voire. Il y a quelques mois, Barack Obama, à qui le magazine People demandait quelle personnalité il souhaiterait rencontrer (c'était avant que Springsteen se prononce en sa faveur), le sénateur de l'Illinois avait répondu du tac au tac : « Bruce Springsteen. ça m'a l'air d'être un gars bien. Et intéressant. » Si même Obama le dit...